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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 7

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

et le sage qui, sorti de la caverne, voit les choses telles qu’elles sont ?

et sapientem illum qui specum egressus, veras res adspicit?

Si le Myrille de Lucien avait pu Ă©terniser le songe dorĂ© qui l’avait fait si riche, aurait-il eu rien Ă  envier Ă  personne ?

Quod si Mycillo Lucianico dives illud et aureum somnium perpetuo somniare licuisset, nihil erat cur aliam optaret felicitatem.

Donc, du fou au sage, la balance est Ă©gale, ou si elle penche d’un cĂŽtĂ©, c’est en faveur du fou ;

Aut nihil igitur interest, aut si quid interest, potior etiam stultorum conditio.

d’abord parce qu’il est heureux à peu de frais, c’est-à-dire en se persuadant qu’il l’est ; et ensuite parce qu’il partage ce bonheur avec un grand nombre de ses semblables.

Primum quod iis sua felicitas minimo constat, id est, sola persuasiuncula . Deinde, quod ea fruuntur cum plurimis communiter.

XLVI

XLVI

Jouir seul n’est pas jouir.

Porro nullius boni iucunda sine socio possessio.

Or, tout le monde sait combien est restreint le nombre des sages, si sages il y a.

Quis enim nescit quanta sapientum paucitas, si modo quisquam inveniatur?

Dans le cours de plusieurs siĂšcles, la GrĂšce en a comptĂ© jusqu’à sept, et par Hercule, je gage mon immortalitĂ© qu’en y regardant de prĂšs, on trouverait Ă  peine en eux tous une demi-once, que dis-je, un quart d’once de vĂ©ritable sagesse !

quamquam ex tot sĂŠculis GrĂŠci septem omnino numerant, quos mehercle, si quis accuratius excutiat, dispeream, si vel semisapientem inveniet, imo si vel trientem viri sapientis.

Le plus bel Ă©loge qu’on fasse de Bacchus, c’est qu’il endort les soucis de l’ñme. Mais ce n’est que pour un temps fort court ; car Ă  peine le vin est-il cuvĂ©, que les chagrins reviennent au triple galop, comme dit le proverbe. Mes bienfaits, Ă  moi la Folie, sont bien plus complets et plus durables. Je plonge l’ñme dans une ivresse sans fin, oĂč la joie, les dĂ©lices, les enchantements se renouvellent sans cesse, et cela sans qu’il en coĂ»te Ă  ceux qui m’appellent Ă  leur aide.

Proinde cum inter multas Bacchi laudes, illud habeatur, ut est primarium, quod animi curas eluat, idque ad exiguum modo tempus, nam simulatque villum edormieris, protinus albis, ut aiunt, quadrigis recurrunt animi molestiĂŠ: quanto meum beneficium cum plenius, tum prĂŠsentius, quĂŠ perpetua quadam ebrietate, mentem gaudiis, delitiis, tripudiis, expleo, idque nullo negotio?

Les autres divinitĂ©s sont exclusives ; elles ont leurs favoris ; pour moi, ma protection s’étend Ă  tous.

Neque quemquam omnino mortalem mei muneris expertem esse sino, cum reliquĂŠ numinum dotes aliĂŠ ad alios perveniant.

Bacchus ne fait pas croĂźtre partout ce vin gĂ©nĂ©reux qui chasse les peines et ranime l’espĂ©rance ;

Non ubivis nascitur generosum et lene merum, quod curas abigat, quod cum spe divite manet.

VĂ©nus ne prodigue pas Ă  tous les trĂ©sors de la beautĂ© ; Mercure est plus avare encore des dons de l’éloquence ;

Paucis contigit formĂŠ gratia, Veneris munus, paucioribus eloquentia, Mercurii donum.

les richesses ne tombent que sur quelques privilĂ©giĂ©s d’Hercule,

Non ita multis obtigerunt opes, dextro Hercule.

et les couronnes royales sur ceux de Jupiter. Mars laisse trop souvent la bataille indécise ;

Imperium non cuivis concedit Iupiter Homericus, SĂŠpenumero Mavors neutris favet copiis.

Apollon trop souvent aussi renvoie sans espérance eux qui sont venus le consulter.

Complures ab Apollinis tripode tristes discedunt.

Le fils de Saturne frappe la terre de sa foudre ; PhƓbus y lance ses traits, qui portent au loin la peste,

SĂŠpe fulminat Saturnius. Phoebus aliquando iaculis pestem immittit.

et Neptune engloutit plus de navigateurs qu’il n’en conduit au port.

Neptunus plures exstinguit quam servat.

Je ne vous parle pas de ces divinités malfaisantes comme Pluton, la Discorde, les Furies, les FiÚvres et toute cette séquelle hideuse, je ne dirai pas de dieux, mais de bourreaux.

Ut interim Veioves istos, Plutones, Atas, Poenas, Febres, atque id genus, non Deos, sed carnifices commemorem.

Seule, moi la Folie, je répands indistinctement mes bienfaits sur tous les mortels !

Ego sum una illa Stultitia, quĂŠ omneis ex ĂŠquo tam parata beneficentia complector.

XLVII

XLVII

Vous ne me voyez pas exiger de vƓux, me mettre en fureur, et demander pour m’apaiser des victimes expiatoires pour peu qu’on ait omis quelque cĂ©rĂ©monie de mon culte.

Nec vota moror, nec irascor, exposcens piamina, si quid cerimoniarum fuerit prĂŠtermissum.

Je ne suis pas dĂ©esse Ă  bouleverser le ciel et la terre, parce qu’on aura oubliĂ© de m’inviter Ă  prendre ma part de la fumĂ©e d’un sacrifice ou toute la troupe cĂ©leste aura Ă©tĂ© conviĂ©e.

Nec coelum terrĂŠ misceo, si quis reliquis invitatis Diis, me domi relinquat, nec admittat ad nidorem illum victimarum.

Et sur ce point, il faut le dire les Immortels sont d’une telle susceptibilitĂ© qu’il est beaucoup plus sĂ»r de les nĂ©gliger complĂ©tement que de s’occuper d’eux.

Nam cĂŠterorum Deorum tanta in his est morositas, ut prope maius sit operĂŠ pretium, atque adeo tutius, illos negligere, quam colere.

Ils ressemblent à ces gens irascibles et faciles à blesser qu’il est plus avantageux de ne pas connaütre du tout que d’avoir pour amis.

Quemadmodum sunt et homines nonnulli, tam difficiles, et ad lĂŠdendum irritabiles, ut prĂŠstiterit eos prorsum alienissimos habere, quam familiares.

Je prĂ©vois que vous allez me faire une objection : « La Folie, me direz-vous, n’a pas de temples, et personne ne lui offre de sacrifices. »

At nemo, inquiunt, StultitiĂŠ sacrificat, neque templum statuit.

Par Hercule, je le sais mieux que personne, et cette ingratitude des hommes est justement ce qui m’étonne.

Equidem demiror, ut dixi, nonnihil hanc ingratitudinem.

Mais bonne, comme je suis, je ne m’en offense point, et ne dĂ©sire pas mĂȘme de tels hommages.

Verum hoc quoque pro mea facilitate boni consulo: quamquam ne hĂŠc quidem desiderare possum.

Ne serais-je pas bien sotte de rĂ©clamer le sacrifice d’un grain d’encens, d’un gĂąteau, d’un bouc ou d’une truie, lorsqu’en tous lieux tous les mortels me rendent ce culte intĂ©rieur que les thĂ©ologiens mettent au-dessus de tout autre ?

Quid enim est cur tusculum aut molam aut hircum, aut suem requiram, cum mihi mortales omnes ubique gentium eum cultum persolvant, qui vel a Theologis maxime probari solet?

Pourquoi irais-je envier Ă  Diane le sang humain dont on arrose ses autels ;

Nisi forte DianĂŠ debeam invidere, quod illi humano sanguine litatur.

n’ai-je pas lieu d’ĂȘtre satisfaite quand je vois les hommes me porter dans leur cƓur, m’exprimer par leurs mƓurs, me fondre pour ainsi dire dans leur vie !

Ego me tum religiosissime coli puto, cum passim, ut faciunt omnes, animo complectuntur, moribus exprimunt, vita reprĂŠsentant.

C’est lĂ  un genre de culte fort rare chez les chrĂ©tiens.

Qui quidem Divorum cultus, nec apud Christianos admodum frequens est.

Vous rencontrerez bon nombre de dĂ©vots, capables d’offrir un petit cierge Ă  la Vierge, en plein midi, alors qu’elle n’en a que faire,

Quanta turba eorum, DeiparĂŠ Virgini cereolum affigunt, idque in meridie, cum nihil est opus?

mais vous n’en verrez guĂšre imiter sa chastetĂ©, sa modestie et son amour des choses Ă©ternelles.

Rursum quam pauci qui eamdem, vitĂŠ castimonia, modestia, coelestium rerum amore studeant ĂŠmulari?

C’est pourtant lĂ  la vraie dĂ©votion, la seule agrĂ©able aux dieux.

Nam is demum verus est cultus, longeque Coelitibus gratissimus.

Au surplus, qu’ai-je besoin de temples, la terre entiĂšre ne m’est-elle pas consacrĂ©e, et si je ne me trompe, on se contenterait Ă  moins !

PrĂŠterea cur templum desiderem, cum orbis hic universus templum mihi sit, ni fallor, pulcerrimum?

OĂč je n’ai pas de dĂ©vots, c’est qu’il n’y a pas d’hommes.

Neque vero desunt mystĂŠ, nisi ubi desunt homines.

Je ne suis pas encore assez inepte pour dĂ©sirer qu’on m’érige des statues et de misĂ©rables images ; je ne pourrais qu’y perdre, car la majoritĂ© des hommes, grossiĂšre et lourde, adore presque toujours l’image du Dieu au lieu du Dieu lui-mĂȘme, de sorte que ces pauvres immortels se trouvent alors dans le cas d’un maĂźtre supplantĂ© par son reprĂ©sentant.

Nec iam usque adeo stulta sum, ut saxeas ac coloribus fucatas imagines requiram, quĂŠ cultui nostro nonnumquam officiunt, cum a stupidis, et pinguibus istis, signa pro Divis ipsis adorantur. Nobis interim usu venit, quod solet iis, qui a vicariis suis extruduntur.

Les hommes, voilĂ  mes statues toutes dressĂ©es et vivantes, ou je m’incarne bon grĂ© mal grĂ© !

Mihi tot statuas erectas puto, quot sunt mortales, vivam mei imaginem prĂŠ se ferentes, etiamsi nolint.

Je n’ai pas mĂȘme Ă  envier aux autres dieux les fĂȘtes qu’on leur donne Ă  certains jours dĂ©signĂ©s dans tel ou tel coin de la terre, comme Apollon Ă  Rhodes, VĂ©nus Ă  Chypre, Junon Ă  Argos, Minerve Ă  AthĂšnes, Jupiter sur l’Olympe, Neptune Ă  Tarente et Priape Ă  Lampsaque.
Que m’importe tout cela ? le monde entier m’offre à chaque instant des victimes bien autrement choisies !

Itaque nihil est quod reliquis Diis invideam, si aliis in angulis terrarum alii colantur, idque statis diebus: quemadmodum Rhodi Phoebus, in Cypro Venus, Argis Iuno, Athenis Minerva, in Olympo Iupiter, Tarenti Neptunus, Lampsaci Priapusa, modo mihi communiter orbis omnis longe potiores victimas assidue prĂŠbeat.

XLVIII

XLVIII

Dira-t-on que j’exagùre ? — Jetez un coup d’Ɠil sur la vie des hommes ; vous allez voir ce qu’ils me doivent et en quelle estime ils m’ont tous, petits ou grands. —

Atque si cui videor hĂŠc audacius quam verius dicere, agedum paulisper ipsas hominum vitas inspiciamus, quo palam fiat, et quantum mihi debeant, et quanti me faciant maximi pariter ac minimi.

Il nous est impossible, vous le comprenez, de passer en revue toutes les positions ; il faut nous borner aux sommitĂ©s ; mais par elles, nous pourrons juger du reste. —

At non quorumlibet vitam recensebimus, nam id quidem perlongum, verum insignium tantum, unde reliquos facile sit ĂŠstimare.

Je n’ai que faire de vous parler de la masse du peuple ; elle est à moi sans conteste.

Quid enim attinet de vulgo, plebeculaque commemorare, quĂŠ citra controversiam tota mea est?

Chez elle, on rencontre toute espĂšce de folie, et elle y rapporte chaque jour de tels raffinements qu’il n’y aurait pas trop de mille DĂ©mocrites pour en rire convenablement. Bien entendu qu’en sus de ces mille il en faudrait encore un pour rire de ses confrĂšres.

tot enim undique StultitiĂŠ formis abundat, tot in dies novas comminiscitur, ut nec mille Democriti ad tantos risus suffecerint: quamquam illis ipsis Democritis rursum alio Democrito foret opus.

Il est difficile de se figurer quel ravissant spectacle donne aux dieux la fourmiliĂšre humaine.

Quin etiam incredibile sit dictu, quos ludos, quas delitias, homunculi quotidie prĂŠbeant Superis.

Il faut que vous sachiez d’abord que les Olympiens passent Ă  jeun leur matinĂ©e Ă  tenir leurs assemblĂ©es, souvent fort bruyantes. C’est alors qu’ils Ă©coutent les vƓux des mortels. AprĂšs le festin, lorsqu’ils ont sablĂ© le nectar, ne se sentant plus en Ă©tat de s’occuper d’affaires sĂ©rieuses, ils vont s’asseoir au plus haut de l’EmpyrĂ©e, et lĂ , le cou tendu, ils regardent les hommes s’agiter.

Nam hi quidem horas illas sobrias, et antemeridianas iurgiosis consultationibus, ac votis audiendis impartiunt. CĂŠterum ubi iam nectare madent, neque lubet quidquam serium agere, tum qua parte coelum quam maxime prominet, ibi consident ac pronis frontibus, quid agitent homines speculantur.

Quelle plaisante comĂ©die s’offre Ă  leurs regards !

Nec est aliud spectaculum illis suavius.

Que de bonnes bouffonneries ! Quelles sirÚnes ! Que de variétés dans cet essaim de fous !

Deum immortalem! quod theatrum est illud, quam varius stultorum tumultusa?

Je vous en parle savamment, puisque de temps à autre je prends place au milieu du cénacle divin.

Nam ipsa nonnumquam in Deorum poeticorum ordinibus considere soleo.

L’un se meurt d’amour pour une coquette, et sa flamme malencontreuse s’attise en proportion des froideurs de la belle ;

Hic deperit mulierculam, et quo minus adamatur, hoc amat impotentius.

l’autre Ă©pouse une dot et non une femme ;

Ille dotem ducit, non uxorem.

ici, un mari vit de la prostitution de son obĂ©issante moitiĂ© ; lĂ , un jaloux poursuit la sienne des cent yeux d’Argus.

Ille sponsam suam prostituit. Alius zelotypus velut Argus observat.

Que de folies dit et tait cet héritier en deuil !

Hic in luctu, papĂŠ, quam stulta dicit facitque?

sa douleur va jusqu’à payer des gens qui versent des pleurs ;

conductis etiam velut histrionibus, qui luctus fabulam peragant.

il justifie le proverbe grec : « Pleurer sur le tombeau d’une belle-mĂšre. »

Ille flet ad novercĂŠ tumulum.

Tantît c’est un glouton qui donne à son ventre tout ce qu’il peut ramasser, au risque de mourir de faim le surlendemain ;

Hic quidquid undecumque potest corradere, id totum ventriculo donat, paulo post fortiter esuriturus.

tantÎt un fainéant qui met tout son bonheur à dormir et à ne rien faire.

Hic somno et otio nihil putat felicius.

Par ici, on voit des gens s’occuper, avec le plus grand soin des affaires des autres et nĂ©gliger les leurs ;

Sunt qui alienis obeundis negotiis sedulo tumultuantur, sua negligunt.

par lĂ  des prodigues qui empruntent pour payer leurs dettes et se croient riches le jour oĂč ils font banqueroute.

Est qui versuris, atque ĂŠre alieno divitem se esse putat, mox decocturus.

Puis c’est un avare qui prend pour le comble de la fĂ©licitĂ© de vivre comme un gueux Ă  seule fin d’enrichir son hĂ©ritier ;

Alius nihil arbitratur felicius, quam si ipse pauper hĂŠredem locupletet.

ensuite un marchand, qui, pour un gain minime et trop souvent incertain, sillonne les mers et met en pĂ©ril sa vie, que tout l’or du monde ne pourrait racheter.

Hic ob exiguum, idque incertum lucellum, per omnia maria volitat, undis ac ventis vitam committens, nulla pecunia reparabilem.

On voit encore l’aventurier chercher fortune Ă  la guerre, lorsqu’il pourrait vivre tranquillement au foyer domestique ; l’intrigant calculer comment on peut s’enrichir sans peine, en circonvenant les riches cĂ©libataires, — tandis que son camarade vise un mĂȘme but en faisant la cour Ă  quelque vieille opulente.

Ille mavult bello divitias quĂŠrere, quam tutum otium exigere domi. Sunt qui captandis orbis senibus, putant quam commodissime ad opes perveniri. Neque desunt, qui idem malint deamandis beatis aniculis aucupari.

Mais quel plaisir pour les dieux quand les trompeurs deviennent dupes Ă  leur tour !

Quorum utrique tum demum egregiam de se voluptatem Diis spectatoribus prĂŠbent, cum ab iis ipsis, quos captant, arte deluduntur.

De tous les mortels, la classe la plus folle est sans contredit celle des marchands. S’il est quelque chose de moins honorable que leur profession, c’est la façon dont ils l’exercent. Le mensonge, le parjure, le vol, la friponnerie, l’imposture, ils mettent tout en Ɠuvre ; ce qui ne les empĂȘche pas de se croire d’illustres personnages, parce qu’ils ont des anneaux d’or Ă  tous les doigts.

Est omnium stultissimum ac sordidissimum negotiatorum genus, quippe qui rem omnium sordidissimam tractent, idque sordidissimis rationibus, qui cum passim mentiantur, peierent, furentur, fraudent, imponant, tamen omnium primos sese faciunt, propterea quod digitos habeant auro revinctos.

Les flatteurs ne leur manquent pas non plus, ne fĂ»t-ce que la monacaille mendiante, qui les admire et leur donne du monseigneur, Ă  seule fin que quelque parcelle de ces biens damnablement acquis arrive dans l’escarcelle de la communautĂ©.

Nec desunt adulatores Fraterculi, qui mirentur istos, ac venerabiles palam appellent, nimirum, ut ad ipsos aliqua male partorum portiuncula redeat.

Il n’est pars rare non plus de rencontrer certains continuateurs de Pythagore qui sont persuadĂ©s que tout est commun ici-bas ; si bien que, pour peu qu’une chose soit mal gardĂ©e, ils n’hĂ©sitent pas Ă  se l’approprier. Leur conscience en est tout aussi tranquille que si ça leur venait par hĂ©ritage.

Alibi videas Pythagoricos quosdam, quibus usque adeo omnia videntur esse communia, ut quidquid usquam incustoditum nacti fuerint, id velut hĂŠreditate obvenerit, ĂŠquo animo tollant.

Certains ne sont jamais riches que d’espĂ©rances, ils rĂȘvent la fortune et cela leur suffit.

Sunt qui votis tantum divites sunt, et iucunda quĂŠdam sibi fingunt somnia, idque ad felicitatem satis esse putant.

D’autres Ă©puisent leurs ressources Ă  tromper le public, et meurent de faim Ă  la maison.

Nonnulli foris divites haberi gaudent, domi gnaviter esuriunt.

Celui-ci jette son or par la fenĂȘtre, tandis que celui-lĂ  cherche Ă  en amasser par tous les moyens, mĂȘme les moins avouables.

Hic festinat quidquid habet profundere, ille per fas nefasque congerit.

L’ambitieux se donne du mal pour arriver aux honneurs ; tandis que l’indolent s’ébaudit au coin de son feu.

Hic candidatus ambit populares honores, ille ad focum semet oblectat.

Combien n’en voyons-nous pas se lancer dans des procĂšs qui doivent s’éterniser et batailler de ci et de lĂ  tout le long de leur route, sans autres rĂ©sultats que d’enrichir un juge trop ami des remises et un avocat qui les gruge.

Bona pars lites numquam finiendas agitat, et hinc atque hinc certatim contendunt, ut prorogatorem iudicem, et collusorem ditent advocatum.

Puis, c’est l’amour de la nouveautĂ©, les grandes entreprises ;

Hic rebus novandis studet, ille magnum quiddam molitur.

par exemple ces dĂ©vots personnages qui quittent femmes et enfants pour aller Ă  JĂ©rusalem, Ă  Rome ou Ă  Saint-Jacques, oĂč ils n’ont que faire.

Est qui Hierosolymam, Romam, aut divum Jacobum adeat, ubi nihil est illi negotii, domi relictis cum uxore liberis.

En somme, si, nouveaux MĂ©nippes postĂ©s dans la lune, vous examiniez l’éternel va-et-vient de la gent humaine, il vous semblerait voir un essaim de moucherons ou de guĂȘpes se quereller, se batailler, se tendre des embĂ»ches, se disputer des dĂ©pouilles, jouer, folĂątrer, naĂźtre, tomber et mourir.

In summa, si mortalium innumerabiles tumultus, e Luna, quemadmodum Menippus olim, despicias, putes te muscarum, aut culicum videre turbam inter se rixantium, bellantium, insidiantium, rapientium, ludentium, lascivientium, nascentium, cadentium, morientium.

On a peine Ă  s’imaginer que tant de catastrophes puissent ĂȘtre amenĂ©es par ce chĂ©tif animal qui dure un jour. Car il suffit d’une bataille, d’un souffle de peste pour en anĂ©antir des milliers Ă  la fois !

Neque satis credi potest, quos motus, quas tragoedias ciat tantulum animalculum, tamque mox periturum. Nam aliquoties vel levis belli, seu pestilentiĂŠ procella, multa simul millia rapit ac dissipat.

XLIX

XLIX

Mais en ce moment je me montre triplement digne de toutes les moqueries de Démocrite, de vouloir compter ainsi tous les fous et en caractériser les espÚces.

Sed ipsa stultissima sim, planeque digna, quam multis cachinnis rideat Democritus, si pergam popularium stultitiarum, et insaniarum formas enumerare.

Je veux m’en tenir Ă  ceux qui portent dans ce monde les dehors de la sagesse et courent aprĂšs le rameau d’or de la science. Je parlerai d’abord des pĂ©dants qui enseignent la grammaire. De tous les hommes, ce serait sans contredit la classe la plus chĂ©tive, la plus Ă  plaindre et la plus disgraciĂ©e des dieux, si je ne venais mitiger les misĂšres de leur triste profession par des accĂšs d’une agrĂ©able folie.

Ad eos accingar, qui sapientiĂŠ speciem inter mortales tenent, et aureum illum ramum, ut aiunt, aucupantur, inter quos Grammatici primas tenent, genus hominum profecto, quo nihil calamitosius, nihil afflictius, nihil ĂŠque Diis invisum foret, nisi ego miserrimĂŠ professionis incommoda dulci quodam insaniĂŠ genere mitigarem.

Ce ne sont pas seulement cinq furies, selon le proverbe grec, mais bien mille qui les poursuivent. Toujours affamĂ©s, toujours dans la poussiĂšre de leurs Ă©coles, que dis-je, de leurs prisons ou mieux encore de leurs Ă©tables, ces pauvres sires vieillissent avant l’ñge, au milieu d’un troupeau d’enfants, assourdis par leurs cris et asphyxiĂ©s par leurs exhalaisons. Ce qui ne les empĂȘche pas, grĂące Ă  moi, de s’estimer les premiers des hommes.

Neque enim pente katarais, id est, quinque tantum diris obnoxii sunt isti, quemadmodum indicat epigramma GrĂŠcum, verum sexcentis, ut qui semper famelici, sordidique in ludis illis suis, in ludis dixi, imo in phrontistĂȘriois vel pistrinis potius, ac carnificinis inter puerorum greges, consenescant laboribus, obsurdescant clamoribus, foetore pĂŠdoreque contabescant, tamen meo beneficio fit, ut sibi primi mortalium esse videantur.

Il fait beau les voir s’admirer de bonne foi ; lorsque d’un mot, d’un regard, ils font trembler leurs marmots Ă©perdus, qu’ils les dĂ©chirent Ă  coups de verges et de fĂ©rules, et les punissent en vrais despotes Ă  tort et Ă  travers. Involontairement on pense Ă  l’ñne revĂȘtu de la peau du lion.

Adeo sibi placent, dum pavidam turbam, minaci vultu voceque territant: dum ferulis, virgis, lorisque conscindunt miseros, dumque modis omnibus suo arbitratu sĂŠviunt, asinum illum Cumanum imitantes.

Écoutez-les ; leur crasse est la suprĂȘme Ă©lĂ©gance ; les senteurs de leur chenil ne sont que musc et ambre, leur misĂ©rable esclavage une royautĂ© qu’ils ne voudraient pas troquer contre celle de Phalaris ou de Denys le Tyran.

Interim sordes illĂŠ, merĂŠ munditiĂŠ videntur, pĂŠdor amaricinum olet, miserrima illa servitus regnum esse putatur, ut tyrannidem suam nolint cum Phalaridis aut Dionysii imperio commutare.

Leur bonheur atteint son apogĂ©e, lorsqu’ils croient avoir trouvĂ© un nouveau mode d’enseignement.

Sed longe etiam feliciores sunt, nova quadam doctrinĂŠ persuasione.

Ce qu’ils enseignent alors n’est plus qu’impertinence toute pure ; qu’importe s’ils ne s’en croient pas moins supĂ©rieurs Ă  tous les PalĂ©mon et les Donat.

Siquidem cum mera deliramenta pueris inculcent, tamen, Dii boni, quem non illi PalĂŠmonem, quem non Donatum prĂŠ sese contemnunt?

Ce qu’il y a de plus remarquable chez eux, c’est leur talent de fasciner les mamans naĂŻves et les papas imbĂ©ciles, qui leur croient sur parole la science qu’ils se donnent.

idque nescio quibus prĂŠstigiis mire efficiunt, ut stultis materculis et idiotis patribus tales videantur, quales ipsi se faciunt.

En fait d’érudition, ils se contentent de peu ; ils sont amplement satisfaits s’ils rencontrent dans quelque manuscrit vermoulu le nom de la mĂšre d’Anchise, s’ils y dĂ©couvrent un mot Ă©trange et inconnu au vulgaire, ou dĂ©terrent quelque part un bout de pierre antique aussi fruste que possible. Oh ! alors, grand Jupiter, quelle joie ! quelle superbe ! que d’éloges ! On dirait qu’ils ont vaincu l’Afrique ou pris Babylone d’assaut.

Iam adde et hoc voluptatis genus, quoties istorum aliquis AnchisĂŠ matrem, aut voculam vulgo incognitam, in putri quapiam charta deprehenderit, puta bubsequam, bovinatorem aut manticulatorem, aut si quis vetusti saxi fragmentum, mutilis notatum litteris, alicubi effoderit: O Iupiter, quĂŠ tum exsultatio, qui triumphi, quĂŠ encomia, perinde quasi vel Africam devicerint, vel Babylonas ceperint.

Mais leur vĂ©ritable triomphe, c’est quand ils peuvent saisir l’occasion de vous dĂ©biter leurs petits vers insipides autant qu’insensĂ©s ! Pour peu qu’on les admire, ils se croient volontiers des Virgile.

Quid autem cum frigidissimos et insulsissimos versiculos suos passim ostentant, neque desunt qui mirentur, iam plane Maronis animam in suum pectus demigrasse credunt.

Rien au monde ne veut la comédie de deux de ces pédants se renvoyant les louanges et les admirations et se grattant réciproquement.

At nihil omnium suavius, quam cum ipsi inter sese mutua talione laudant ac mirantur, vicissimque scabunt.

Mais qu’un lapsus Ă©chappe Ă  l’un d’eux, et que son adversaire, plus clairvoyant, s’en aperçoive, quelle tragĂ©die alors ! quelle lutte, quels glapissements, que d’invectives !

Quod si quis alius verbulo lapsus sit, idque forte fortuna hic oculatior deprehenderit, HĂȘrakleis, quĂŠ protinus tragoediĂŠ, quĂŠ digladiationes, quĂŠ convitia, quĂŠ invectivĂŠ?

J’appelle le courroux de tous les grammairiens si je mens d’un iota. —

Male propitios habeam omneis Grammaticos, si quid mentior.

J’en connais un qui sait tout : grec, latin, mathĂ©matiques, philosophie, et sait tout cela Ă  fond. SexagĂ©naire aujourd’hui, depuis quelque vingt ans dĂ©jĂ , il a mis toutes ces sciences de cĂŽtĂ©, pour se torturer l’esprit sur la grammaire. Il ne demande rien autre chose aux dieux que de lui prĂȘter vie assez longtemps pour qu’il puisse Ă©tablir clairement la distinction des huit parties du discours ; ce que, selon lui, ni Grec, ni Latin n’est pas encore parvenu Ă  faire d’une façon satisfaisante.

Novi quemdam polutechnotaton, grĂŠcum, latinum, mathematicum, philosophum, medicum, kai tauta basilikon, iam sexagenarium, qui cĂŠteris rebus omissis, annis plus viginti se torquet ac discrutiat in Grammatica, prorsus felicem se fore ratus, si tam diu liceat vivere, donec certo statuat, quomodo distinguendĂŠ sint octo partes orationis, quod hactenus nemo GrĂŠcorum aut Latinorum ad plenum prĂŠstare valuit.

Ne dirait-on pas que c’est un abus capable de soulever le genre humain, que de mettre une conjonction au rang des adverbes ? —

Perinde quasi res sit bello quoque vindicanda, si quis coniunctionem facit dictionem ad adverbiorum ius pertinentem.

Remarquez qu’il y a autant de grammaires que de grammairiens ; mon ami Alde, pour sa part, en a donnĂ© plus de cinq. HĂ© bien ! pour lourdement et barbarement que ces traitĂ©s soient Ă©crits, notre homme n’en a pas laissĂ© un seul sans le lire et le mĂ©diter ; il est jaloux du plus inepte pĂ©dant qui ait digĂ©rĂ© quelques lignes sur cette matiĂšre ; tellement il craint de se voir enlever sa gloire et le fruit de tant d’annĂ©es de travail !

Et hac gratia, cum totidem sint grammaticĂŠ quot grammatici, imo plures: quandoquidem Aldus meus unus, plus quinquies grammaticam dedit, hic nullam omnino quantum vis barbare aut moleste scriptam prĂŠtermittit, quam non evolvat, excutiatque: nemini non invidens, si quid quantumlibet inepte moliatur in hoc genere, misere timens, ne quis forte gloriam hanc prĂŠripiat, et pereant tot annorum labores.

Quel nom donner à cela, démence ou folie ?

Utrum insaniam hanc vocare mavultis, an stultitiam?

J’avoue que cela m’importe peu, pourvu que vous tombiez d’accord que cet animal, assez malheureux au fond, doit Ă  mes bienfaits une fĂ©licitĂ© qu’il ne changerait pas contre le sort des rois de Perse.

Nam mea quidem haud magni refert, modo fateamini meo beneficio fieri, ut animal omnium alioqui longe miserrimum, eo felicitatis evehatur, ut sortem suam neque cum Persarum regibus cupiat permutare.

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Les poĂ«tes sont peut-ĂȘtre moins mes obligĂ©s, bien qu’ils relĂšvent jusqu’à certain point de moi. Enfants de la libertĂ©, comme dit un vieil adage, toute leur affaire est d’amuser les oreilles de fous avec de pures bagatelles et des contes en l’air.

Minus mihi debent PoetĂŠ, tametsi vel ex professo meĂŠ sunt factionis, quippe liberum genus, ut habet proverbium, quorum omne studium non alio pertinet, quam ad demulcendas stultorum aures, idque meris nugamentis, ac ridiculis fabulis.

Il ne leur en faut pas davantage, non-seulement pour se croire des droits Ă  l’immortalitĂ©, mais mĂȘme pour la promettre aux hĂ©ros de leurs chants.

Et tamen his freti dictu mirum, ut cum sibi polliceantur immortalitatem, et Diis parem vitam, tum aliis eamdem promittant.

L’amour-propre et la flatterie ont fort Ă  faire avec eux, et personne ne me rend de ce cĂŽtĂ© un culte plus vrai et plus constant.

Huic ordini prĂŠ cĂŠteris familiares philautia kai kolakia, nec ab ullo mortalium genere color neque simplicius, neque constantius.

Quant aux rhĂ©teurs, malgrĂ© quelques infidĂ©litĂ©s et leurs accointances avec les philosophes, j’ai droit de les rĂ©clamer pour miens Ă  plus d’un titre. Sans m’arrĂȘtez aux autres, je ne parlerai ici que de leur ardeur Ă  Ă©crire des traitĂ©s sur l’art de plaisanter.

Porro rhetores, quamquam nonnihil illi quidem prĂŠvaricantur, colluduntque cum philosophis, tamen hos quoque nostrĂŠ factionis esse, cum alia multa, tum illud in primis arguit, quod prĂŠter alias nugas, tam accurate, tam multa de iocandi ratione conscripserunt.

L’auteur, quel qu’il soit, du traitĂ© Ă  HĂ©rennius, compte la folie parmi les moyens de plaire ; et Quintilien, le prince du genre, a composĂ© sur le rire un chapitre plus long que l’Iliade. Les rhĂ©teurs ont raison de compter sur la folie comme moyen oratoire. Souvent, ce que nul argument n’aurait pu Ă©branler se trouve renversĂ© par un Ă©clat de rire excitĂ© Ă  propos ;

Atque adeo stultitiam ipsam inter facetiarum species numerat, quisquis is fuit, qui ad Herennium dicendi artem scripsit: Quodque apud Quintilianum, huius ordinis longe principem, caput est de risu, vel Iliade prolixius: tantumque stultitiĂŠ tribuunt, ut sĂŠpenumero quod nullis argumentis dilui possit, risu tamen eludatur.

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