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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 6

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

au moins ils ont passé agréablement quelques bonnes années.

Interim annos aliquot summa cum voluptate peregerunt.

PrĂšs d’eux se placent ces autres maniaques qui s’imaginent, au moyen des mystĂšres de la science nouvelle, changer la nature des choses, et poursuivent par terre et par mer je ne sais quelle quintessence chimĂ©rique. J’ai nommĂ© les alchimistes.

Ad quos mihi quidem proxime videntur accedere, qui novis et arcanis artibus, rerum species vertere moliuntur, ac terra marique quintam quamdam essentiam venantur.

L’espĂ©rance les allĂšche si bien que rien ne les rebute, ni travaux ni dĂ©penses ; sans relĂąche, ils cherchent quelque invention qui les aide Ă  se duper eux-mĂȘmes, et cela dure jusqu’à ce que, leur fortune ayant fondu dans leurs creusets, ils n’ont plus mĂȘme de quoi Ă©tablir un seul fourneau.

Hos adeo lactat mellita spes, ut neque laborum, neque impensarum umquam pigeat, miroque ingenio semper aliquid excogitant, quo sese denuo fallant, sibique ipsis gratam faciant imposturam, donec absumtis omnibus, non sit quo iam fornaculam instruant.

Leur dĂ©sastre ne les empĂȘche pas de nourrir de doux rĂȘves : ils tournent alors toute leur Ă©nergie Ă  encourager les autres Ă  rechercher pareille fĂ©licitĂ©.

Non desinunt tamen iucunda somniare somnia, cĂŠteros pro viribus ad eamdem felicitatem animantes.

Cette ressource vient-elle aussi Ă  leur manquer, ils se consolent en disant avec le poĂ«te que dans les grandes choses, il suffit d’avoir osĂ©. Si mieux n’aiment encore s’en prendre Ă  la briĂšvetĂ© de la vie, qui ne leur a pas permis de mener Ă  bien une si grande affaire.

Cumque iam prorsus omni spe destituuntur, superest tamen una sententia, abunde magnum solatium: ‘In magnis et voluisse sat est’. Ac tum vité brevitatem incusant, ut qué magnitudini negotii non suffecerit.

Les joueurs me donnent quelques scrupules, j’hĂ©site Ă  les placer au nombre de mes sujets.

Porro aleatores nonnihil addubito num in nostrum collegium sint admittendi.

Je sais bien que rien n’est plus fou ni plus ridicule Ă  voir que la manie de ces forcenĂ©s, dont le cƓur palpite et bondit au seul bruit des dĂ©s.

Sed tamen stultum omnino ridiculumque spectaculum est, quoties videmus nonnullos usque adeo addictos, ut simul atque strepitum talorum audierint, protinus illis cor saliat, palpitetque.

EnivrĂ©s par les promesses de cette syrĂšne qu’on nomme l’espĂ©rance, ils brisent leur vaisseau sur un Ă©cueil plus terrible que le cap MalĂ©e, et nus, sans ressources ils en arrivent Ă  demander leur subsistance Ă  la filouterie ; mais en ayant bien soin toutefois d’épargner leurs tours Ă  celui qui les a ruinĂ©s, tant ils craignent de passer pour des joueurs peu dĂ©licats ! —

Deinde cum semper illiciente vincendi spe omnium facultatum naufragium fecerint, in aleĂŠ scopulum illisa nave, non paulo formidabiliorem Malea, vixque nudi emerserint, quosvis potius fraudant quam victorem, ne scilicet viri parum graves habeantur.

La plaisante chose encore que ces vieillards qui chaussent leurs bésicles pour jouer ;

Quid cum senes iam et cĂŠcutientes, vitreis etiam oculis lusitant?

et qui, lorsque la goutte vengeresse leur noue les doigts payent une main étrangÚre qui batte le cornet pour eux !

Postremo cum iam iusta chiragra contudit articulos, vicarium etiam mercede conducunt, qui pro se talos in pyrgum mittat?

Tout cela ne manque pas de charme, je dois l’avouer, malheureusement comme presque toujours l’amour du jeu dĂ©gĂ©nĂšre en rage, il est plutĂŽt du ressort des Furies que du mien.

Suavis quidem res, nisi quod hic ludus plerumque solet in rabiem evadere, iamque ad Furias, non ad me pertinere.

XL

XL

Mais il en est d’autres qui sont incontestablement de mon bord. Ce sont ceux-lĂ  qui se dĂ©lectent Ă  Ă©couter ou Ă  raconter les miracles et les prodiges les plus incroyables. Ils ne peuvent se rassasier de ces fables, pourvu qu’elles soient bien grossiĂšres, et qu’il y soit question de spectres, de lutins, de revenants, d’enfer et d’autres choses de mĂȘme farine. Plus elles s’éloignent de la vĂ©ritĂ©, plus elles sont acceptĂ©es facilement par nos gens ; plus elles leur chatouillent agrĂ©ablement l’oreille.

CĂŠterum illud hominum genus haud dubie totum est nostrĂŠ farinĂŠ qui miraculis ac prodigiosis gaudent mendaciis, vel audiendis vel narrandis. Nec ulla satietas talium fabularum, cum portentosa quĂŠdam, de spectris, de lemuribus, de larvis, de inferis, de id genus millibus miraculorum commemorantur: quĂŠ quo longius absunt a vero, hoc et creduntur lubentius et iucundiore pruritu titillant aures.

Et il ne faut pas croire que ces balivernes n’aient d’autre but que d’amuser un peu le bon public ; non pas, elles ont des rĂ©sultats plus positifs pour la marmite des prĂȘtres et des moines.

Atque hĂŠc quidem non modo ad levandum horarum tĂŠdium mire conducunt, verum etiam ad quĂŠstum pertinent, prĂŠcipue sacrificis et concionatoribus.

Dans la mĂȘme classe, on ne doit pas omettre et ces nigauds qui s’imaginent, follement peut-ĂȘtre, mais non sans agrĂ©ment selon moi, qu’ils ne pourront pĂ©rir dans le jour oĂč ils ont entrevu quelque statue ou tableau de saint Christophe, ce PolyphĂšme chrĂ©tien ; et ces soudards superstitieux, qui se croient invulnĂ©rables parce qu’ils ont saluĂ© sainte Barbe des paroles prescrites ; et encore ces naĂŻfs qui, pour avoir Ă  certains jours gratifiĂ© saint Érasme de petits cierges et de petites priĂšres, espĂšrent que bientĂŽt ils deviendront fort riches.

His rursum adfines sunt ii, qui sibi stultam quidem, sed tamen iucundam persuasionem induerunt, futurum, ut si ligneum, aut pictum aliquem Polyphemum Christophorum adspexerint, eo die non sint perituri, aut qui sculptam Barbaram prĂŠscriptis verbis salutarit, sit incolumis e prĂŠlio rediturus, aut si quis Erasmum certis diebus, certis cereolis, certisque preculis convenerit, brevi sit dives evasurus.

De ceux-lĂ , il ne faut pas non plus sĂ©parer ces autres pour qui saint Georges remplace Hercule et mĂȘme Hippolyte ; qui ornent son cheval de boucles et de harnais prĂ©cieux, et, s’ils ne l’adorent pas tout Ă  fait, cherchent du moins Ă  se le rendre favorable par des offrandes. Si on les en croyait, les rois seuls peuvent jurer par son casque !

Iam vero Georgium etiam Herculem invenerunt, quemadmodum et Hippolytum alterum. Huius equum phaleris ac bullis religiosissime adornatum tantum non adorant ac subinde novo quopiam munusculo demerentur, per huius ĂŠream galeam deierare plane regium habetur.

Il y aurait bien d’autres choses Ă  dire de ces personnages qui bercent le peuple avec ces prĂ©tendues indulgences, qu’ils se sont fabriquĂ©es Ă  eux-mĂȘmes, et qui mesurent, comme avec une clepsydre, la durĂ©e du purgatoire ; siĂšcles, annĂ©es, mois, jours et heures, ils calculent tout sans une minute d’erreur et avec une prĂ©cision mathĂ©matique.

Nam quid dicam de iis, qui sibi fictis scelerum condonationibus, suavissime blandiuntur, ac Purgatorii spatia veluti clepsydris metiuntur, sĂŠcula, annos, menses, dies, horas, tamquam e tabula mathematica, citra ullum errorem dimetientes.

Je me borne aussi Ă  indiquer ces imbĂ©ciles qui, sur la foi de formules et de priĂšres magiques qu’un pieux imposteur a trouvĂ©es pour le bien des Ăąmes ou pour escroquer des Ă©cus, ne se promettent rien moins que richesses, honneurs, plaisirs, bonne chĂšre, santĂ© inaltĂ©rable, longue vie et verte vieillesse, voire mĂȘme une place au ciel Ă  la droite du Christ ; dernier avantage dont cependant ils ne veulent user que le plus tard possible, c’est-Ă -dire lorsque, malgrĂ© eux, ils auront Ă©tĂ© enlevĂ©s aux plaisirs de ce monde, auxquels ils se cramponnent de toutes leurs forces. Alors, et alors seulement, ils consentent Ă  goĂ»ter la fĂ©licitĂ© des Ă©lus !

Aut de iis qui magicis quibusdam notulis ac preculis, quas pius aliquis impostor, vel animi causa, vel ad quĂŠstum excogitavit, freti nihil sibi non pollicentur, opes, honores, voluptates, saturitates, valetudinem perpetuo prosperam, vitam longĂŠvam, senectam viridem, denique proximum Christo apud Superos consessum, quem tamen nolint, nisi admodum sero contingere, hoc est, cum huius vitĂŠ voluptates, invitos eos ac mordicus retinentes, tamen deseruerint, tum succedant illĂŠ Coelitum delitiĂŠ.

Mentionnons en passant le marchand, le soldat ou le juge qui, distrayant de ses rapines une obole pour l’Église, est persuadĂ© qu’il a, par cela seul, purifiĂ© toutes les souillures de sa vie : parjures, dĂ©bauches, ivresses, batteries, meurtres, impostures, perfidies, trahisons ; tout est, selon lui, rachetĂ© en bonne et due forme ; si bien rachetĂ© qu’il se croit autorisĂ© Ă  recommencer sur de nouveaux frais.

Hic mihi puta negociator aliquis aut miles, aut iudex, abiecto ex tot rapinis unico nummulo, universam vitĂŠ Lernam semel expurgatam putat, totque periuria, tot libidines, tot ebrietates, tot rixas, tot cĂŠdes, tot imposturas, tot perfidias, tot proditiones existimat velut ex pacto redimi, et ita redimi, ut iam liceat ad novum scelerum orbem de integro reverti.

Il est difficile de trouver d’animaux plus fous et partant plus heureux que ces gens qui se promettent mieux que la bĂ©atitude Ă©ternelle s’ils rĂ©citent chaque jour sept versets des psaumes sacrĂ©s ; —

Quid autem stultius iis, imo quid felicius, qui septem illis sacrorum Psalmorum versiculis quotidie recitatis, plus quam summam felicitatem sibi promittunt?

recette qu’un diable facĂ©tieux indiqua, dit-on, Ă  saint Bernard ; pauvre diable plus Ă©tourdi que rusĂ©, puisqu’il trouva son maĂźtre. —

Atque hos magicos versiculos DĂŠmon quispiam, facetus quidem ille, sed futilis magis quam callidus, Divo Bernardo creditur indicasse, sed arte circumventus miser.

Ces pratiques si saugrenues, que j’en rougis moi-mĂȘme, ne trouvent pas cependant crĂ©dit seulement auprĂšs du populaire ; elles ont encore l’entiĂšre approbation de vos docteurs en thĂ©ologie.

Et hĂŠc tam stulta, ut me ipsam propemodum pudeat, tamen approbantur, idque non a vulgo modo, verum etiam a religionis professoribus.

À ce genre de folie se rattachent ces divinitĂ©s particuliĂšres que chaque pays Ă©rige en patrons. Elles ont leur puissance particuliĂšre, comme leur culte particulier ; l’un guĂ©rit le mal de dents, l’autre assiste les femmes en travail d’enfants, celle-ci fait dĂ©couvrir les voleurs, celle-lĂ  secourt les naufragĂ©s, tandis que cette derniĂšre protĂ©ge les troupeaux ;

Quid iam, nonne eodem fere pertinet, cum singulĂŠ regiones suum aliquem peculiarem vindicant Divum, cumque in singulos singula quĂŠdam partiuntur, singulis suos quosdam culturĂŠ ritus attribuunt, ut hic in dentium cruciatu succurrat, ille parturientibus dexter adsit, alius rem furto sublatam restituat, hic in naufragio prosper adfulgeat, ille gregem tueatur: atque item de cĂŠteris.

et ainsi des autres, car il serait trop long de les passer toutes en revue.

Nam omnia percensere longissimum fuerit.

Il en est mĂȘme qui cumulent plusieurs de ces spĂ©cialitĂ©s ; de ce nombre est la Vierge, mĂšre de Dieu, Ă  qui le peuple attribue pour ainsi dire plus de puissance qu’à son fils.

Sunt qui singuli pluribus in rebus valeant, prĂŠcipue Deipara Virgo, cui vulgus hominum plus prope tribuit quam Filio.

XLI

XLI

Que demande-t-on à ces déités ; ne sont-ce pas toutes choses qui ont avec la folie le plus intime rapport ?

Verum ab his Divis quid tandem petunt homines nisi quod ad stultitiam attinet?

Voyez, parmi tant d’ex-voto appendus aux murs et jusqu’aux voĂ»tes des temples, en trouvez-vous un seul qui ait Ă©tĂ© offert en reconnaissance de la guĂ©rison d’une folie ou de l’acquisition d’un grain de sagesse ? Point du tout.

Agedum inter tot anathemata, quibus templorum quorumdam parietes omnes, ac testudinem ipsam refertam conspicitis, vidistisne umquam qui stultitiam effugerit, qui vel pilo sit factus sapientior?

LĂ , c’est un naufragĂ© qui s’est sauvĂ© Ă  la nage ;

Alius enatavit incolumis.

ici, un soldat qui a survécu à une affreuse blessure ;

Alius ab hoste perfossus, vixit.

l’un, au fort de la bataille, laissant ses compagnons s’en tirer sans lui, a pris la fuite avec non moins de bonheur que de courage ;

Alius e prĂŠlio, pugnantibus cĂŠteris, non minus feliciter quam fortiter aufugit.

l’autre, dĂ©jĂ  hissĂ© Ă  la potence, a pu, grĂące Ă  l’intervention d’un saint ami des gens de son mĂ©tier, se soustraire si bien Ă  la corde, qu’il a recommencĂ© de plus belle Ă  dĂ©charger les passants de l’excĂ©dant de leur monnaie.

Alius in crucem subactus, favore Divi cuiuspiam furibus amici, decidit ut nonnullos etiam male divitiis onustos pergeret exonerare.

Celui-ci a forcĂ© sa prison et s’est Ă©vadĂ© ;

Alius perfracto carcere fugit.

celui-lĂ , malgrĂ© son mĂ©decin, s’est remis de sa fiĂšvre ;

Alius irato medico a febre revaluit.

tout prĂšs, c’est un mari qui n’a trouvĂ© dans le poison qui devait le tuer qu’un simple laxatif, au grand dam de sa femme, qui y a perdu ses peines et son argent ;

Alii potum venenum, alvo soluta, remedio non exitio fuit, idque non admodum lĂŠta uxore, quĂŠ operam et impensam luserit.

plus loin, c’est un PhaĂ©ton qui, tout en versant son char, a cependant ramenĂ© sains et saufs ses chevaux Ă  l’écurie ;

Alius everso plaustro, equos incolumes domum abegit.

son voisin de droite, pour avoir Ă©tĂ© enseveli sous des ruines, n’en est pas moins bien portant ;

Alius oppressus ruina vixit.

son voisin de gauche rend grĂąces de s’ĂȘtre tirĂ© sans encombre des mains d’un mari qui l’a surpris.

Alius a marito deprehensus elusit.

Tout cela est bel et bon ; mais il n’en est pas un seul qui remercie d’avoir Ă©tĂ© privĂ© de sa folie ! Et c’est bien naturel, il est si doux de n’ĂȘtre pas sage, que de tous les biens, c’est le dernier que les mortels consentent Ă  perdre !

Nullus pro depulsa stultitia gratias agit. Adeo suavis quĂŠdam res est nihil sapere, ut omnia potius deprecentur mortales, quam Moriam.

Mais pourquoi m’aventurer sur cet ocĂ©an des superstitions ?

Sed quid ego hoc superstitionum pelagus ingredior?

Non, comme dit Virgile ou Ă  peu prĂšs, quand mĂȘme j’aurais cent voix, un larynx de fer, il me serait impossible d’esquisser toutes les nuances de cette folie et d’en rappeler les noms !

‘Non mihi si lingué centum sint, oraque centum, Ferrea vox, omneis fatuorum evolvere formas, Omnia stultitié percurrere nomina possim’.

C’est qu’en effet, l’existence d’un chrĂ©tien, quel qu’il soit, est Ă©maillĂ©e de nombre d’extravagances de cette sorte, admises et entretenues avec soin par les prĂȘtres, qui y trouvent sans peine leur profit.

Usque adeo omnis omnium Christianorum vita istiusmodi delirationibus undique scatet: quas ipsas tamen Sacrifici non gravatim et admittunt et alunt, non ignari quantum hinc lucelli soleat accrescere.

Au milieu de pareilles gens, figurez-vous un fĂącheux qui vienne proclamer des maximes dans le goĂ»t de celles-ci : « Ta mort sera bonne si ta vie l’a Ă©tĂ©. — Pour racheter tes pĂ©chĂ©s, il est nĂ©cessaire d’ajouter Ă  ton obole, la haine du mal, le repentir, les veilles, les mĂ©ditations, les jeĂ»nes, en un mot, de changer complĂ©tement ta maniĂšre de vivre. — Si tu veux te rendre un saint propice, imite sa vie, il n’y a rien d’autre Ă  faire. » —

Inter hĂŠc, si quis odiosus sapiens exoriatur, succinatque id, quod res est, non male peribis, sibene vixeris: peccata redimis, si nummulo addideris odium malefactorum, tum lacrymas, vigilias, precationes, ieiunia, ac totam vitĂŠ rationem commutaris: Divus hic tibi favebit, si vitam illius ĂŠmulaberis.

Comprenez-vous combien de semblables principes troubleraient le bonheur des mortels et amĂšneraient de perturbations dans les consciences ?

HĂŠc, inquam, atque id genus alia, si sapiens ille obganniat, vide a quanta felicitate repente mortalium animos in quem tumultum retraxerit?

Au mĂȘme degrĂ© de folie que ceux qui prĂ©cĂšdent, nous devons placer les individus qui, de leur vivant, rĂšglent avec le plus grand soin les cĂ©rĂ©monies de leurs funĂ©railles. Ils ne nĂ©gligent rien ; le nombre des cierges, des manteaux de deuil, des chantres, des pleureurs ; tout est prĂ©vu, comme s’ils devaient jouir en personne de tant de pompe, ou que les morts rougissaient de voir leurs cadavres pauvrement enfouis. On dirait des Ă©diles chargĂ©s de prĂ©parer des jeux et des festins Ă  leurs concitoyens !

Ad hoc collegium pertinent, qui vivi qua funeris pompa velint efferri, tam diligenter statuunt, ut nominatim etiam prĂŠscribant, quot tĂŠdas, quot pullatos, quot cantores, quot luctus histriones velint adesse, perinde, quasi futurum sit, ut aliquis huius spectaculi sensus ad ipsos sit rediturus, aut ut pudescant defuncti, nisi cadaver magnifice defodiatur, haud alio studio, quam si ĂŠdiles creati, ludos aut epulum edere studeant.

XLII

XLII

Bien que le temps me presse, je ne puis cependant refuser une mention Ă  ces autres fous qui, avec une Ăąme de boue, se placent au-dessus des humains, grĂące Ă  quelque vain titre nobiliaire :

Equidem tametsi propero, tamen haud possum istos silentio prĂŠtercurrere qui cum nihil ab infimo cerdone differant, tamen inani nobilitatis titulo, mirum quam sibi blandiuntur.

Ă  les en croire, ils descendent, qui d’ÉnĂ©e, qui de Bacchus, qui du roi Arthus.

Alius ad Aeneam, alius ad Brutum, alius ad Arcturum genus suum refert.

Chez eux, dans tous les coins, s’étalent les statues de leurs ancĂȘtres. Sans cesse, ils ont Ă  la bouche leur gĂ©nĂ©alogie et les titres antiques de chacun.

Ostendunt undique sculptas et pictas maiorum imagines. Numerant proavos atque atavos, et antiqua cognomina commemorant, cum ipsi non multum absint a muta statua, pene iis ipsis, quĂŠ ostentant signis, deteriores.

Quant à eux, plus stupides que les statues qu’ils exposent, ils n’en mùnent pas moins dans leur gloriole une vie pleine de charmes,

Et tamen hac tam suavi Philautia felicem prorsum vitam agunt.

car il se trouve des gens assez fous pour rĂ©vĂ©rer ces imbĂ©ciles Ă  l’égal des dieux.

Neque desunt ĂŠque stulti, qui hoc belluarum genus perinde ut Deos suspiciunt.

Il est difficile de se borner Ă  un ou deux exemples, quand il est avĂ©rĂ© que l’amour-propre a mille moyens de donner le bonheur.

Sed quid ego de uno aut altero genere loquor, quasi vero non passim hĂŠc Philautia plurimos ubique miris modis felicissimos efficiat.

Un singe est moins laid que tel personnage, il ne s’en trouve pas moins beau pour cela, au contraire ;

Cum hic quavis simia deformior, sibi plane Nireus videtur?

tel autre sait Ă  peine tracer un cercle avec un compas, qui se croit un Euclide ; tandis que son voisin harmonieux comme un Ăąne qui joue de la lyre, s’égale Ă  HermogĂšne, parce qu’il parvient Ă  tirer de son gosier la voix perçante du coq.

Alius simulatque treis lineas circinno duxerit, prorsum Euclidem sese putat: hic înos pros luran, et ‘Quo deterius, nec ille sonat, quo mordetur gallina marito’, tamen alterum Hermogenem esse se credit.

Mais il y en a qui laissent bien loin d’eux tous ceux dont nous nous sommes occupĂ©s jusqu’ici ; je veux parler de ces pirates qui exploitent au profit de leur propre gloire les moindres talents de ceux qui les entourent.

Est autem illud longe suavissimum insaniĂŠ genus, quo nonnulli, quidquid ulli suorum dotis adest, eo non aliter atque suo gloriantur.

Ils ressemblent Ă  ce richard dont parle SĂ©nĂšque, qui, s’il s’agissait de conter une anecdote, avait sous la main un complaisant qui lui soufflait les mots, et entrait rĂ©solument dans l’arĂšne, s’il s’agissait d’une lutte, parce qu’il Ă©tait assurĂ© du concours de ses esclaves.

Qualis erat ille bis beatus apud Senecam dives, qui narraturus historiolam quampiam, servos ad manum habebat, qui nomina suggererent, non dubitaturus, vel in pugilum certamen descendere, homo alioqui adeo imbecillus, ut vix viveret, hac re fretus, quod multos haberet domi servos egregie robustos.

OĂč il fait surtout bon observer l’amour-propre, c’est prĂšs de ceux qui cultivent les beaux-arts ;

Porro de artium professoribus, quid attinet commemorare?

plutĂŽt que de douter de leur gĂ©nie, ils renonceraient volontiers Ă  leur patrimoine. Chez eux tous, mais surtout chez les comĂ©diens, les musiciens, les orateurs et les poĂ«tes, l’orgueil, la jactance et la morgue sont en raison directe de l’ignorance.

quando peculiaris est horum omnium Philautia, adeo ut reperias citius, qui velit agello paterno, quam ingenio cedere, verum prĂŠcipue histrionum, cantorum, oratorum, ac poetarum, quorum quo quisque est indoctior, hoc sibi placet insolentius, hoc sese magis iactat, ac dilatat.

Ce qui ne les empĂȘche pas de trouver chaussure Ă  leurs pieds, car il ne faut jamais l’oublier, une chose a d’autant plus d’admirateurs qu’elle est plus inepte ; par l’excellente raison que la majoritĂ© des hommes se compose de fous.

Et inveniunt similes labra lactucas, imo quo quidque est ineptius, hoc plures admiratores nanciscitur, ut pessima quĂŠque semper plurimis arrident, propterea quod maxima pars hominum, ut diximus, StultitiĂŠ obnoxia est.

Donc si l’ignorance jouit du double privilĂ©ge de plaire Ă  chacun en particulier et d’attirer, en outre, l’admiration gĂ©nĂ©rale, Ă  quoi bon viser au vrai savoir ; ce savoir qui coĂ»te tant Ă  acquĂ©rir, qui rend pĂ©dant et timide, et rencontre si peu d’apprĂ©ciateurs ?

Proinde si quis est imperitior, et sibi ipsi multo iucundior est, et pluribus admirationi, quid est quod is veram eruditionem malit, primum magno constaturam, deinde reddituram et putidiorem et timidiorem, postremo multo paucioribus placituram?

XLIII

XLIII

Il est remarquable que l’amour-propre n’est pas seulement le partage des individus, chaque nation, chaque ville en a sa dose spĂ©ciale. Les Anglais se font orgueil de leur beautĂ©, de leur goĂ»t pour la musique et de la magnificence de leurs festins.

Iam vero video naturam, ut singulis mortalibus suam, ita singulis nationibus, ac pene civitatibus communem quamdam insevisse Philautiam: Atque hinc fieri, ut Britanni prĂŠter alia, formam, musicam, et lautas mensas proprie sibi vindicent.

Fiers de leur noblesse et de leur origine toujours royale, les Écossais se donnent avant tout pour les plus subtils dialecticiens du monde
 Le Français se rĂ©serve l’urbanitĂ© des mƓurs ; le Parisien, les secrets de la thĂ©ologie ; l’Italie prĂ©tend tenir le sceptre de la littĂ©rature et de l’éloquence, et traite de barbares tous les autres pays ;

Scoti, nobilitate, et RegiĂŠ affinitatis titulo, neque non dialecticis argutiis sibi blandiantur: Galli morum civilitatem sibi sumant: Parisienses, TheologicĂŠ scientiĂŠ laudem omnibus prope submotis, sibi peculiariter arrogent: Itali bonas litteras et eloquentiam asserant: Atque hoc nomine sibi suavissime blandiantur omnes, quod soli mortalium barbari non sint.

cette douce erreur berce surtout les Romains, qui dorment toujours agrĂ©ablement sur les lauriers de leurs ancĂȘtres. La seule pensĂ©e de sa noblesse suffit au bonheur de Venise,

Quo quidem in genere felicitatis, Romani primas tenent, ac veterem illam Romam adhuc iucundissime somniant: Veneti nobilitatis opinione sunt felices.

et la GrĂšce, s’intitulant encore la mĂšre des Lettres, met en avant la gloire un peu surannĂ©e de ses grands hommes. Les Turcs et les sauvages de leur espĂšce se prĂ©tendent les seuls vrais croyants et mĂ©prisent les chrĂ©tiens comme adonnĂ©s Ă  des superstitions ;

GrĂŠci tamquam disciplinarum auctores, veteribus illis laudatorum heroum titulis sese venditant: TurcĂŠ totaque illa vere barbarorum colluvies etiam religionis laudem sibi vindicat, Christianos perinde ut superstitiosos irridens.

mais ils sont encore moins curieux que les Juifs, qui attendent patiemment leur Messie et s’en tiennent mordicus Ă  MoĂŻse. Les Espagnols sont fiers de leur valeur guerriĂšre ; les Allemands de la soliditĂ© de leurs muscles et ils se piquent d’ĂȘtre plus profondĂ©ment versĂ©s qu’hommes du monde dans les sciences occultes.

At multo etiam suavius IudĂŠi etiamdum Messiam suum constanter exspectant, ac Mosen suum, hodieque mordicus tenent: Hispani bellicam gloriam nulli concedunt: Germani corporum proceritate, et magiĂŠ cognitione sibi placent.

XLIV

XLIV

Mais nous pouvons nous arrĂȘter ici ; je vous ai dĂ©montrĂ© aussi complĂ©tement que possible, il me semble, quelle somme de bonheur l’amour-propre rĂ©pand sur les individus comme sur les masses.

Ac ne singula persequar, videtis, opinor, quantum ubique voluptatis pariat singulis et universis mortalibus Philautia, cui prope par est Assentatio soror.

La Flatterie, sa sƓur et compagne, lui ressemble fort ;

Nihil enim aliud Philautia, quam cum quis ipse sibi palpatur.

avec cette diffĂ©rence toutefois que l’un se caresse lui-mĂȘme, tandis que l’autre caresse autrui. Je sais bien qu’aujourd’hui la flatterie a perdu en partie son crĂ©dit prĂšs de certaines gens, qui s’attachent plus aux mots qu’aux choses ;

Idem si alteri facias, kolakia fuerit. At hodie res quĂŠdam infamis est adulatio, sed apud eos, qui rerum vocabulis magis, quam rebus ipsis commoventur.

parce que, si on les en croit, elle est incompatible avec la bonne foi. Mais il est facile de leur dĂ©montrer combien ils se trompent, ne fĂ»t-ce que par l’exemple des animaux.

Existimant cum adulatione fidem male cohĂŠrere: quod multo secus sese habere, vel brutorum animantium exemplis poterant admoneri.

Connaüt-on rien de plus flatteur qu’un chien,

Quid enim cane adulantius?

et pourtant y a-t-il rien de plus fidĂšle ?

At rursum quid fidelius?

Est-il un ĂȘtre plus caressant et cependant plus ami de l’homme que l’écureuil ?

Quid sciuro blandius? At hoc quid est homini magis amicum?

Ces exemples tirĂ©s d’animaux innocents ont bien quelque valeur, il nous semble, Ă  moins cependant qu’on n’aime mieux admettre que le tigre, le lion, le lĂ©opard, se rapprochent davantage de l’espĂšce humaine.

Nisi forte vel asperi leones, vel immites tigres, vel irritabiles pardi magis ad vitam hominum conducere videntur.

Il est encore, je ne l’ignore pas, une autre sorte de flatterie hypocrite, dont la perfidie et l’ironie s’arment contre les malheureux ;

Quamquam est omnino pernieiosa quĂŠdam adulatio, qua nonnulli perfidiosi et irrisores, miseros in perniciem adigunt.

mais celle qui m’est propre procĂšde de la bienveillance et de la franchise, et est certainement plus voisine de la vertu que cette rudesse misanthrope qu’Horace flĂ©trit si justement des Ă©pithĂštes de grossiĂšre et d’importune.

Verum hĂŠc mea, ab ingenii benignitate, candoreque quodam proficiscitur, multoque virtuti vicinior est, quam ea qua huic opponitur, asperitas, ac morositas inconcinna, ut ait Horatius, gravisque.

C’est elle qui rĂ©vĂšle l’ñme abattue, charme la tristesse, ranime le dĂ©couragement, Ă©veille la stupiditĂ©, soulage la douleur, tempĂšre la fiertĂ©, fait naĂźtre les amitiĂ©s et les rend durables ;

HĂŠc deiectiores animos erigit, demulcet tristes, exstimulat languentes, expergefacit stupidos, ĂŠgrotos levat, feroces mollit, amores conciliat, conciliatos retinet.

c’est elle qui dĂ©robe Ă  l’enfance l’amertume de l’étude, rend la vieillesse supportable, et qui, sans les irriter, fait accepter aux princes des avis et des leçons.

Pueritiam ad capessenda studia litterarum allicit, senes exhilarat, principes citra offensam sub imagine laudis, et admonet et docet.

En un mot, la flatterie rend l’homme plus agrĂ©able et plus cher Ă  lui-mĂȘme, ce qui constitue la meilleure partie du bonheur auquel il peut prĂ©tendre.

In summa, facit, ut quisque sibi ipse sit iucundior et carior, quĂŠ quidem felicitatis pars est vel prĂŠcipua.

Vous n’ĂȘtes pas sans avoir vu deux mulets se gratter rĂ©ciproquement.

Quid autem officiosius, quam cum mutuum muli scabunt?

Que de complaisance dans cette simple action ! Semblable rĂ©ciprocitĂ© fait merveille entre honorables orateurs. La mĂ©decine, mais surtout la poĂ©sie, se prĂȘtent divinement Ă  cette pratique, qui contribue plus que toute autre Ă  rĂ©pandre quelque piquant et quelque douceur sur la vie.

Ut ne dicam interim hanc esse magnam illius laudatĂŠ eloquentiĂŠ partem, maiorem MedicinĂŠ, maximam PoetieĂŠ: denique hanc esse totius humanĂŠ consuetudinis mel et condimentum.

XLV

XLV

C’est un malheur d’ĂȘtre trompĂ©, allez-vous m’objecter, et moi je vous rĂ©ponds : c’est un malheur de ne l’ĂȘtre pas. Ceux-lĂ  sont dans une grave erreur qui font rĂ©sider le bonheur dans les choses mĂȘmes, tandis qu’il est vĂ©ritablement dans l’opinion qu’on en a ;

Sed falli, inquiunt, miserum est; imo non falli, miserrimum. Nimium enim desipiunt, qui in rebus ipsis felicitatem hominis sitam esse existimant.

car les choses d’ici-bas offrent tant d’obscuritĂ©s et de divergences, qu’il est impossible d’y connaĂźtre rien d’un peu certain, comme l’ont fort bien dit mes amis les platoniciens, les moins impertinents de tous les philosophes ;

Ex opinionibus ea pendet: Nam rerum humanarum tanta est obscuritas, varietasque, ut nihil dilucide sciri possit, quemadmodum recte dictum est ab Academicis meis, inter philosophos quam minimum insolentibus.

que si par hasard on dĂ©couvre quelque vĂ©ritĂ© indiscutable, c’est toujours aux dĂ©pens du bonheur.

Aut si quid sciri potest, id non raro officit etiam vitĂŠ iucunditati.

L’esprit humain est ainsi fait que l’illusion a plus de prise sur lui que la rĂ©alitĂ© ; il n’est pas difficile d’en donner des preuves convaincantes.

Postremo sic sculptus est hominis animus, ut longe magis fucis, quam veris capiatur.

Entrez dans une assemblĂ©e, dans un temple ; le sujet est-il sĂ©rieux, tout le monde dort, bĂąille ou s’ennuie Ă  mourir.

Cuius rei si quis experimentum expositum et obvium quĂŠrat, conciones ac templa petat, in quibus si quid serium narratur, dormitant, oscitant, nauseant omnes.

Mais que le brailleur (pardon, je voulais dire l’orateur), comme il n’advient que trop souvent, se mette Ă  dĂ©biter quelque conte de bonne femme, aussitĂŽt l’auditoire s’éveille et il est tout oreilles.

Quod si clamator ille (lapsa sum, declamator dicere volebam) ita ut sĂŠpe faciunt, anilem aliquam fabellam exordiatur, expergiscuntur, eriguntur, inhiant omnes.

De mĂȘme, si on cĂ©lĂšbre l’anniversaire de quelque saint apocryphe et de pure invention, comme par exemple saint Georges, saint Christophe ou sainte Barbe, la foule y apportera plus de ferveur que s’il s’agissait de saint Pierre, de saint Paul ou du fils de Dieu lui-mĂȘme.

Item si quis sit Divus fabulosiur et poeticus, quod si exemplum requiris, finge huius generis Georgium aut Christophorum, aut Barbaram, videbitis hunc longe religiosius coli, quam Petrum, aut Paulum, aut ipsum etiam Christum.

Mais passons Ă  autre chose.

Verum hĂŠc non huius sunt loci.

L’imagination est certainement la source oĂč l’on puise le bonheur Ă  meilleur marchĂ© ; la rĂ©alitĂ©, fĂ»t-ce mĂȘme la plus lĂ©gĂšre, comme la science de la grammaire, donne tant de peine Ă  acquĂ©rir ! L’esprit humain a naturellement la plus grande affinitĂ© pour le rĂȘve, qui le conduit sans efforts vers des pays enchantĂ©s.

Iam quanto minoris constat hĂŠc felicitatis accessio? Quandoquidem res ipsas aliquoties magno negotio pares oportet, vel levissimas, uti Grammaticen. At opinio facillime sumitur. QuĂŠ tamen tantumdem, aut amplius etiam ad felicitatem conducat.

Ce rustre mange son morceau de lard rance ; vous avez peine Ă  en supporter l’odeur ; mais lui s’imagine qu’il dĂ©guste l’ambroisie ; que lui importe au fond la vĂ©ritĂ© ?

Age si quis putribus vescatur salsamentis, quorum alius nec odorem ferre possit, et tamen huic ambrosiam sapiant, quĂŠso, quid interest ad felicitatem?

Au rebours, la vue d’un esturgeon donne des nausĂ©es Ă  cet autre ; ce poisson, malgrĂ© l’estime dont il jouit chez les gourmets, pourra-t-il ĂȘtre pour quelque chose dans son bonheur ?

Contra, si acipenser alicui nauseam sapiat, quid referet ad vitĂŠ beatitudinem?

Une femme laide à faire peur paraßt à son mari aussi belle que Vénus, en aurait-il plus si elle était véritablement belle à ce point ?

Si cui sit uxor egregie deformis, quĂŠ tamen marito, vel cum ipsa Venere certare posse videatur, nonne perinde fuerit, ac si vere formosa foret?

Un quidam possĂšde certain mĂ©chant tableau et le prend pour un Zeuxis ou un Apelles ; il ne cesse de le regarder, de l’admirer ; ne voilĂ -t-il pas un homme tout aussi content que le connaisseur qui aura payĂ© au poids de l’or un tableau vĂ©ritable de ces maĂźtres, et qui peut-ĂȘtre y trouvera moins de plaisir ?

Si quis tabulam minio lutoque male oblitam, suspectet, ac demiretur, persuasum habens, Apellis aut Zeuxidis esse picturam, nonne felicior etiam fuerit eo, qui eorum artificum manum magno emerit, fortassis minus ex eo spectaculo voluptatis percepturus?

J’ai connu certain personnage (il porte presque mon nom) qui donna de fausses pierreries Ă  sa nouvelle Ă©pouse. Comme il aimait la plaisanterie, il s’amusa Ă  lui faire croire qu’elles Ă©taient fines et d’un prix inestimable.

Novi ego quemdam mei nominis, qui novĂŠ nuptĂŠ gemmas aliquot adulterinas dono dedit, persuadens, ut erat facundus nugator, eas non modo veras ac nativas esse, verum etiam singulari atque inĂŠstimabili pretio.

En quoi cela, je vous prie, a-t-il touchĂ© cette jeune femme, puisque ces petits morceaux de verre charmaient ses yeux et son esprit, et qu’elle les conservait avec soin, comme s’ils eussent Ă©tĂ© un vĂ©ritable trĂ©sor ?

QuĂŠso, quid intererat puellĂŠ, cum vitro non minus iucunde pasceret et oculos, et animum, nugas, perinde ut eximium aliquem thesaurum, conditas apud sese servaret?

Pour le mari, il y gagnait une grande Ă©conomie et jouissait, par-dessus le marchĂ©, du plaisir de tromper sa femme, qui avait pour lui la mĂȘme reconnaissance que s’il avait dĂ©pensĂ© pour elle une somme fabuleuse.

Maritus interim et sumptum effugiebat, et uxoris errore fruebatur, nec eam tamen sibi minus habebat devinctam, quam si magno empta donasset.

Trouvez-vous donc qu’il y avait dĂ©jĂ  tant de diffĂ©rence entre ceux qui, dans l’antre de Platon, se laissent fasciner par les ombres et les simulacres des choses, sans qu’ils en dĂ©sirent rien du reste, ni qu’ils soient moins contents de leur sort,

Num quid interesse censetis inter eos, qui in specu illo Platonico variarum rerum umbras ac simulacra demirantur, modo nihil desiderent, neque minus sibi placeant?

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