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seul, le médecin est plus couru que tous les autres ensemble.
Solus iatros anĂȘr pollĂŽn antaxios andrĂŽn.
Quâil soit ignorant, audacieux, irrĂ©flĂ©chi, câen est assez pour que tout le monde ait confiance en lui, voire mĂȘme les plus huppĂ©s.
Atque in hoc ipso genere, quo quisque indoctior, audacior, incogitantiorque, hoc pluris fit etiam apud torquatos istos Principes.
Du reste, la mĂ©decine, surtout comme la plupart de nos docteurs la pratiquent aujourdâhui, nâest plus que lâart de plaire Ă son malade, et Ă ce point de vue elle a quelques rapports avec la rhĂ©torique.
Atqui Medicina, prĂŠsertim ut nunc a compluribus exercetur, nihil aliud est quam assentationis particula, non minus profecto quam rhetorica.
Ceux qui viennent dans la faveur du public immĂ©diatement aprĂšs les mĂ©decins, ou pour mieux dire sur le mĂȘme rang quâeux, sont certainement les lĂ©gistes, bien que les philosophes (je nâoserai prendre sur moi la responsabilitĂ© de cette opinion) regardent leur science comme une Ăąnerie et sâen moquent sans rĂ©serve.
Secundum hos proximus datur locus leguleiis: Et haud scio, an primus, quorum professionem, ne quid ipsa pronunciem, velut asininam philosophi magno consensu ridere solent.
Ce sont cependant ces Ăąnes qui rĂšglent les grandes et les petites affaires de la vie,
Sed tamen horum asinorum arbitrio maxima minimaque negotia transiguntur.
et arrondissent chaque jour leur avoir, tandis que les thĂ©ologiens qui portent dans leur tĂȘte les secrets de Dieu, mangent tristement leurs fĂšves, tout en faisant la guerre Ă la vermine qui les ronge.
His latifundia crescunt, cum theologus interim excussis totius divinitatis scriniis, lupinum arrodit, cum cimicibus ac pediculis assidue bellum gerens.
Puisquâil est prouvĂ© que les sciences, qui donnent le plus de bonheur Ă ceux qui les cultivent, sont prĂ©cisĂ©ment celles qui ont le plus dâaffinitĂ© avec la folie, il est clair que ceux-lĂ sont de beaucoup les plus heureux, qui sâĂ©tant abstenus de tout commerce avec la science, ont pris pour guide la simple nature, qui nâa jamais Ă©garĂ© personne, pourvu quâon agisse dans la sphĂšre dâaction attribuĂ©e Ă lâhumanitĂ©.
Ut igitur feliciores sunt artes, quĂŠ maiorem habent cum STULTITIA affinitatem, ita longe felicissimi sunt hi, quibus prorsus licuit ab omnium disciplinarum commercio abstinere, solamque naturam ducem sequi, quĂŠ nulla sui parte manca est, nisi forte mortalis sortis pomeria transilire velimus.
La nature a horreur de tout ce qui la dĂ©guise, et ses productions les plus parfaites sont celles oĂč lâart fait complĂ©tement dĂ©faut.
Odit natura fucos, multoque felicius provenit, quod nulla sit arte violatum.
XXXIV
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Les animaux, qui sont tout Ă fait Ă©trangers Ă toutes connaissances et ne suivent dâautre loi que la nature, ne sont-ils pas heureux de tous points ?
Agedum, annon videtis ex unoquoque reliquorum animantium genere ea felicissime degere, quĂŠ sunt a disciplinis alienissima, nec ullius magisterio nisi naturĂŠ, ducuntur?
Y a-t-il rien de plus fortuné et de plus admirable que le peuple des abeilles ?
Quid apibus aut felicius, aut mirabilius?
Bien quâelles nâaient pas les sens de lâhomme,
At his ne corporis quidem omnes sensus adsunt.
ne le surpassent-elles pas en architecture ?
Quid simile in exstruendis ĂŠdificiis reperiat architectura?
Leur rĂ©publique nâest-elle pas mieux constituĂ©e que toutes les utopies des philosophes ?
Quis umquam philosophus similem instituit rempublicam?
Le cheval, au contraire, qui jouit sensiblement du mĂȘme organisme que lâhomme, et vit Ă peu prĂšs la mĂȘme vie, ne partage-t-il pas les maux qui lâaffectent ?
Rursum equus quoniam humanis sensibus affinis est, et in hominum contubernium demigravit, humanarum item calamitatum est particeps.
Au milieu de la bataille, pour éviter la défaite, il se rompt les flancs ; ou bien, en plein triomphe, il est frappé et mord la poussiÚre à cÎté de son maßtre expirant.
Quippe qui non raro dum vinci pudet in certaminibus ducit ilia, et in bellis dum ambit triumphum, confoditur, simulque cum sessore terram ore momordit.
Nâoubliez pas non plus ce frein quâil lui faut ronger, ces Ă©perons qui le dĂ©chirent, lâĂ©curie oĂč il est emprisonnĂ©, les fouets, les houssines, les brides, les sangles, le harnais, le cavalier et tout lâappareil de la servitude Ă laquelle il sâest soumis volontairement autrefois, lorsquâĂ lâexemple de tant de hĂ©ros il sacrifia tout pour se venger !
Ut ne commemorem interim lupata frena, aculeata calcaria, stabuli carcerem, scuticas, fustes, vincula, sessorem, breviter omnem illam servitutis tragoediam, cui se ultro addixit, dum fortes viros imitatus, impensius hostem ulcisci studet.
Oh ! quâelle est prĂ©fĂ©rable lâexistence de la mouche et de lâoiseau dans son indĂ©pendance, lorsque toutefois ils Ă©chappent aux piĂ©ges de lâhomme !
Quanto optabilior muscarum et avicularum vita ex tempore soloque naturĂŠ sensu degentium, modo per hominum insidias liceat.
Enfermez dans une cage lâhabitant de lâair, apprenez-lui Ă imiter la voix humaine, aussitĂŽt il perd toute grĂące et toute beautĂ©.
QuĂŠ si quando caveis inclusĂŠ, adsuescant humanas sonare linguas, mirum quam a nativo illo nitore degenerent.
Tant il est vrai que la simplicitĂ© native est au-dessus des productions de lâart !
Adeo modis omnibus lĂŠtius est, quid natura condidit, quam quod fucavit ars.
Aussi ne saurais-je trop vous citer le coq de Lucien, lequel, grĂące Ă la mĂ©tempsychose avait Ă©tĂ© dâabord philosophe sous la figure de Pythagore, puis tour Ă tour homme, femme, roi, simple particulier, poisson, cheval, grenouille, Ă©ponge mĂȘme, si je ne me trompe, et qui aprĂšs avoir tout vu, nâen retint pour seule certitude, que de tous les animaux lâhomme Ă©tait le plus mal partagĂ©, parce que les autres se contentent de leur sort, tandis que lui ne cherche quâĂ franchir les limites que la nature a tracĂ©es Ă ses facultĂ©s.
Proinde numquam satis laudarim, gallum illum Pythagoram, qui cum unus omnia fuisset, philosophus, vir, mulier, rex, privatus, piscis, equus, rana, opinor etiam spongia, tamen nullum animal iudicavit calamitosius homine, propterea quod cĂŠtera omnia, naturĂŠ finibus essent contenta, solus homo sortis suĂŠ limites egredi conaretur.
XXXV
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Ce mĂȘme philosophe ne cachait pas sa prĂ©fĂ©rence pour les ignorants et les idiots ; pour lui, Grillus, lorsque CircĂ© lâeut changĂ© en porc, avait Ă©tĂ© plus avisĂ© que lâastucieux Ulysse lui-mĂȘme, puisquâil avait mieux aimĂ© continuer Ă grogner tranquillement Ă lâĂ©table que dâaller avec le hĂ©ros dâIthaque courir de nouveaux dangers.
Rursum inter homines, idiotas multis partibus anteponit doctis ac magnis, et Gryllus ille non paulo plus sapuit, quam polumĂȘtis Odusseus, qui maluerit in hara grunnire, quam cum illo tot miseris obiici casibus.
HomĂšre, le pĂšre des fables, semble partager cette opinion. Il appelle sans cesse les hommes malheureux et infortunĂ©s, il ne marchande pas lâĂ©pithĂšte de lamentable Ă Ulysse, quâil nous donne pourtant comme le type de la sagesse. Cette mĂȘme Ă©pithĂšte, jamais il ne la donne aux Achille, aux Ajax, aux PĂąris, qui tous ont lâhonneur dâĂȘtre fous. Et pourquoi, sâil vous plaĂźt, cette diffĂ©rence ?
Ab his mihi non dissentire videtur Homerus nugarum pater, qui cum mortales omnes subinde deilous kai mochthĂȘrous appellat, tum Ulyssem illum suum sapientis exemplar, sĂŠpenumero dustĂȘnon vocat, Paridem nusquam, nec Aiacem, nec Achillem.
Pourquoi ?
Quamobrem id tandem?
câest quâUlysse, si fertile en ruses, ne faisait rien sans Minerve, et que, trop sage, il ne sâabandonnait pas assez Ă la nature.
Nisi quod ille vafer et artifex nihil non Palladis consilio agebat, nimiumque sapiebat, a naturĂŠ ductu quam longissime recedens?
Je le rĂ©pĂšte, les hommes sâĂ©loignent dâautant plus du bonheur quâils possĂšdent plus de sagesse, et, deux fois fous alors, ils oublient leur condition dâhommes, pour entasser leurs sciences les unes sur les autres, et vouloir dĂ©trĂŽner les dieux Ă lâexemple des Titans ; dâoĂč il faut conclure que les moins malheureux sont ceux qui cherchent Ă se rapprocher davantage de lâineptie des brutes, et nâessayent rien au-dessus des forces humaines.
Ut igitur inter mortales, ii longissime absunt a felicitate, qui sapientiĂŠ student, nimirum hoc ipso bis stulti, quod homines nati cum sint, tamen obliti conditionis suĂŠ Deorum immortalium vitam affectant, et Gigantum exemplo, disciplinarum machinis, naturĂŠ bellum inferunt, ita quam minime miseri videntur ii, qui ad brutorum ingenium stultitiamque quam proxime accedunt, neque quidquam ultra hominem moliuntur.
Voyons un peu si, sans employer les enthymĂšmes des StoĂŻciens, je pourrai vous prouver cela par quelque bon exemple bien saisissable.
Age experiamur num hoc quoque non Stoicis enthymematis, sed crasso quopiam exemplo queamus ostendere.
Par les dieux immortels ! connaissez-vous rien de plus heureux que ceux-lĂ , justement, Ă qui le vulgaire jette comme autant dâinjures, les beaux noms de fou, dâextravagant, dâinsensĂ©, dâidiot.
Ac per Deos immortales, est ne quidquam felicius isto hominum genere, quos vulgo moriones, stultos, fatuos, ac bliteos appellant, pulcerrimis, ut equidem opinor, cognominibus?
De prime abord, je lâavoue, ma proposition peut sembler tant soit peu absurde ; elle peut pourtant parfaitement se justifier, comme vous allez voir.
Rem dicam prima fronte stultam fortassis atque absurdam, sed tamen unam multo verissimam.
Et dâabord, tous ces gens-lĂ ne craignent pas la mort, ce qui nâest pas selon moi un mince avantage ;
Principio vacant mortis metu, non mediocri, per Iovem, malo. Vacant conscientiĂŠ carnificina. Non territantur Manium fabulamentis.
puis, le remords ne trouble pas leur conscience ; la peur de lâenfer, des spectres et des revenants nâa pas prise sur eux ; et les craintes comme les espĂ©rances de lâavenir les laissent insensibles.
Non expavescunt spectris ac lemuribus, non torquentur metu impendentium malorum, non spe futurorum bonorum distenduntur.
Ce nâest pas tout, ils ne connaissent aucun de ces mille maux qui torturent la vie humaine,
In summa, non dilacerantur millibus curarum, quibus hĂŠc vita obnoxia est.
ils nâont ni honte, ni timiditĂ©, ni ambition, ni jalousie, ni amour ;
Non pudescunt, non verentur, non ambiunt, non invident, non amant.
et mĂȘme sâils rĂ©ussissent Ă atteindre Ă lâentiĂšre stupiditĂ© des brutes, ils ont lâavantage, au dire des thĂ©ologiens, dâĂȘtre impeccables.
Denique si propius etiam ad brutorum animantium insipientiam, accesserint, ne peccant quidem, auctoribus theologis.
Ă sage trois fois fou ! rĂ©capitule, sâil te plaĂźt, les inquiĂ©tudes qui dĂ©chirent jour et nuit ton Ăąme ; rassemble en un seul monceau les tourments de ta vie, et dis-moi si je ne suis pas une vraie providence pour mes fidĂšles !
Hic mihi iam expendas velim, stultissime sapiens, quot undique sollicitudinibus noctes diesque discrucietur animus tuus, congeras in unum acervum universa vitĂŠ tuĂŠ incommoda, atque ita demum intelliges, quantis malis meos fatuos subduxerim.
Ils nâont pas seulement le mĂ©rite dâĂȘtre toujours joyeux, toujours sâĂ©baudissant, chantant ou riant ; ils rĂ©pandent encore la joie autour dâeux, comme sâils avaient reçu des immortels la mission dâĂ©gayer les tristesses de la vie.
Adde huc, quod non solum ipsi perpetuo gaudent, ludunt, cantillant, rident, verum etiam cĂŠteris omnibus quocumque sese verterint, voluptatem, iocum, lusum, risumque adferunt, velut in hoc ipsum a Deorum indulgentia dati, ut humanĂŠ vitĂŠ tristitiam exhilararent.
Aussi, tandis que les hommes montrent pour leurs semblables des dispositions si diffĂ©rentes, ils sont unanimes pour accueillir mes fous Ă bras ouverts ; on les recherche, on les aime, on les choie, on leur vient en aide au besoin, sans compter quâon leur passe tout ce quâils peuvent dire ou faire.
Unde fit, ut cum aliis in alios varius sit affectus, hos omnes ex ĂŠquo tamquam suos agnoscant, expetant, pascant, foveant, complectantur, succurrant, si quid acciderit: impune permittant, quidquid vel dixerint, vel fecerint.
Personne ne songe Ă leur nuire, les bĂȘtes elles-mĂȘmes les respectent comme si elles avaient naturellement conscience de leur innocuitĂ©.
Adeoque nemo, illis nocere cupit, ut ferĂŠ quoque belluĂŠ ab illorum iniuria temperent, sensu quodam innocentiĂŠ naturali.
Les fous sont sous la sauvegarde des dieux, et avant tout sous la mienne ; câest lĂ un privilĂ©ge que personne nâose leur contester.
Sunt enim vere sacri Diis, prĂŠcipue mihi, ideoque non iniuria hunc honorem omnes illis habent.
XXXVI
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Ce nâest pas tout : les princes, mĂȘme les plus grands, goĂ»tent si fort mes protĂ©gĂ©s, quâils ne peuvent ni manger, ni se promener, ni rester une heure entiĂšre sans leurs bouffons en titre.
Quid quod summis etiam regibus adeo sunt in delitiis, ut nonnulli sine his neque prandere, nec ingredi, nec omnino vel horam durare possint.
Ils vont mĂȘme jusquâĂ les prĂ©fĂ©rer de beaucoup aux philosophes grondeurs, quâils entretiennent par vanitĂ© :
Neque vero paullo intervallo hos bliteos suis illis tetricis sophis anteponunt, quos tamen ipsos aliquot honoris gratia solent alere.
ce qui, selon moi, est facile Ă comprendre, puisque ces prĂ©tendus sages ne leur donnent en retour quâune stĂ©rile gravitĂ©, et quâils vont mĂȘme, tant ils sont pleins de leur science, jusquâĂ blesser leurs oreilles par de dures vĂ©ritĂ©s.
Cur autem ante ponant, nec obscurum arbitror nec mirum videri debet, cum sapientes illi nil nisi triste soleant adferre principibus, suaque doctrina freti, non vereantur aliquoties auriculas teneras mordaci radere vero.
Mes fous, au contraire, portent partout avec eux ce quâĂ la cour on goĂ»te le mieux, jeux et gaietĂ©, bons mots et plaisirs.
Moriones autem id prĂŠstent, quod unum undecumque principes modis omnibus aucupantur, iocos, risus, cachinnos, delitias.
Au reste, une qualitĂ©, qui nâest certes pas Ă dĂ©daigner, se retrouve chez eux au plus haut point ; je veux parler de leur tant belle sincĂ©ritĂ©.
Iam accipite et hanc non aspernandam stultorum dotem, quod soli simpli ces ac veridici sunt.
Or, quây a-t-il de plus beau que la vĂ©ritĂ© ? â
Quid autem veritate laudatius?
Platon, dans son Banquet, fait dire Ă Alcibiade que la vĂ©ritĂ© se montre surtout dans lâivresse et dans lâenfance ; je nâen soutiens pas moins quâelle est avant tout mon apanage, car comme le dit fort bien Euripide : « Le fou dit des folies ; son cĆur, son visage et sa bouche sont toujours dâaccord ».
Quamquam enim Alcibiadeum apud Platonem proverbium, veri tatem vino pueritiĂŠque tribuit, tamen omnis ea laus mihi peculiariter debetur, vel Euripide teste, cuius exstat illud celebre de nobis dictum, mĂŽra gar mĂŽros legei.
Fatuus quidquid habet in pectore, id et vultu prĂŠ se fert, et ora tione promit.
Tel nâest point le sage, câest encore Euripide qui le dit : « Le sage a deux langues, lâune qui dit la vĂ©ritĂ©, lâautre qui parle le langage des circonstances. »
At sapientum sunt duĂŠ illĂŠ linguĂŠ, ut idem meminit Euripides, quarum altera verum dicunt, altera, quĂŠ pro tempore iudicarint opportuna.
Câest Ă lui que revient la palme pour changer le blanc en noir, pour souffler tour Ă tour le froid et le chaud, et receler dans son cĆur le contraire de ce quâil met dans ses discours.
Horum est nigrum in candida vertere, et eodem ex ore frigidum pariter et calidum efflare, longeque aliud conditum habere in pectore, aliud sermone fingere.
On se plaĂźt Ă vanter le bonheur des rois, mais ils me semblent vraiment Ă plaindre, de nâavoir prĂšs dâeux personne qui leur dise la vĂ©ritĂ©, et de ne pouvoir choisir leurs amis que parmi les flatteurs.
Porro in tanta felicitate, tamen hoc nomine principes mihi videntur infelicissimi, quod deest, a quo verum audiant, et assentatores pro amicis ha bere coguntur.
Ă cela on me rĂ©pondra que les princes nâaiment pas la vĂ©ritĂ© et que câest lĂ ce qui leur fait fuir la sociĂ©tĂ© des sages ; ils craignent toujours que lâun dâeux, plus hardi que les autres, ne sâingĂ©nie Ă leur dire plutĂŽt des choses vraies que des choses agrĂ©ables.
Sed abhorrent a vero principum aures, dixerit aliquis et hac ipsa de causa, sapientes istos fugitant, quod vereantur ne quis forte liberior exsistat, qui vera magis, quam iucunda loqui audeat.
La vĂ©ritĂ©, jâen conviens, est odieuse aux rois,
Ita quidem res habet, invisa regibus veritas.
mais câest ce qui rend dâautant plus remarquable le plaisir avec lequel ils acceptent de mes fous, je ne dirai pas des vĂ©ritĂ©s, mais de belles et bonnes injures. Le mĂȘme mot qui, dans la bouche dâun sage, eĂ»t Ă©tĂ© un crime capital, devient dans la leur plaisanterie pleine de charmes.
Sed tamen hoc ipsum mire in fatuis meis usu venit, ut non vera modo, verum etiam aperta convitia cum voluptate audiantur, adeo ut idem dictum, quod si a sapientis ore proficiscatur, capitale fuerat futurum: a morione profectum, incredibilem voluptatem pariat.
La vĂ©ritĂ©, lorsquâelle ne blesse pas, a la vertu native de plaire ; or aux fous seuls les dieux ont accordĂ© le privilĂ©ge de la dire sans blesser.
Habet enim genuinam quamdam delectandi vim veritas, si nihil accedat quod offendat: verum id quidem solis fatuis Dii dederunt.
Câest par cette raison ou quelque chose dâapprochant, que les fous rĂ©ussissent si bien prĂšs des femmes, toutes portĂ©es par nature, comme chacun sait, aux plaisirs et aux futilitĂ©s.
Iisdem ferme de causis hoc hominum genere mulieres gaudere solent impensius, utpote ad voluptatem et nugas natura propensiores.
Les femmes, du reste, trouvent un vĂ©ritable avantage dans ce genre de commerce ; elles font passer comme jeux et badinages tout ce quâelles se permettent avec eux, bien que souvent ce soit en fait, pour elles, tout ce que la vie a de sĂ©rieux. Mais elles sont si ingĂ©nieuses, surtout lorsquâil sâagit de pallier leur sottise !
Proinde quidquid cum huiusmodi factitarint, etiamsi nonnumquam serium nimis, illĂŠ tamen iocum ac lusum interpretantur, ut est ingeniosus, prĂŠsertim ad prĂŠtexenda commissa sua, sexus ille.
XXXVII
XXXVII
Revenons au bonheur des fous et rĂ©capitulons : ils passent leur vie au milieu des plaisirs ; sans crainte comme sans pressentiment de la mort, ils sâenvolent droit aux Champs-ĂlysĂ©es, oĂč ils amusent encore la sainte oisivetĂ© des Ăąmes pieuses.
Igitur ut ad fatuorum felicitatem redeam, multa cum iucunditate peracta vita, nullo mortis vel metu, vel sensu, recta in campos Elysios demigrant, et illic pias atque otiosas animas lusibus suis delectaturi.
Rapprochons de cette destinĂ©e celle de tel sage quâil vous plaira.
Eamus nunc, et quemvis etiam sapientem cum huius morionis sorte conferamus.
Prenons ce philosophe qui a flĂ©tri son enfance et sa jeunesse par lâĂ©tude de toutes sciences ; qui a usĂ© la plus belle partie de sa vie Ă veiller, rĂ©flĂ©chir et travailler. Le plaisir, il nây a jamais goĂ»tĂ© ; toujours sobre, toujours pauvre, jamais gai, jamais affable, dur et inflexible pour lui-mĂȘme, sĂ©vĂšre et sans indulgence pour les autres ; pĂąle, maigre, valĂ©tudinaire, presque aveugle, il sent la vieillesse et ses infirmitĂ©s sâavancer avant lâheure prescrite, et avant lâheure aussi, il sort de la vie,
Finge quod huic opponas exemplar sapientiĂŠ, hominem qui totam pueritiam atque adolescentiam in perdiscendis disciplinis contriverit, et suavissimam vitĂŠ partem, perpetuis vigiliis, curis, sudoribus perdiderit, ne in reliqua quidem omni vita vel tantillum voluptatis degustarit, semper parcus, pauper, tristis, tetricus, sibi ipsi iniquus ac durus, aliis gravis et invisus, pallore, macie, valetudine, lippitudine, confectus senio, canitieque multo ante diem contracta, ante diem fugiens e vita.
bien quâĂ vrai dire la mort doit assez peu importer Ă qui nâa jamais vĂ©cu.
Quamquam quid refert quando moriatur istiusmodi, qui numquam vixerit?
VoilĂ pourtant la biographie dâun sage !
Habetis egregiam illam sapientis imaginem.
XXXVIII
XXXVIII
Mais jâentends coasser les grenouilles du Portique. Rien au monde, objectent-elles, nâest plus triste que la dĂ©mence ; or, de la folie Ă la dĂ©mence, il nây a pas un doigt ou plutĂŽt câest la mĂȘme chose.
At hic rursus obganniunt mihi, hoi ek tĂȘs stĂŽas (!) batrachoi. âNihilâ, inquiunt, âmiserius insaniaâ. Sed insignis stultitia, vel insaniĂŠ proxima est, vel ipsa potius insa nia.
Car la dĂ©mence nâest, comme la folie, quâune aberration perpĂ©tuelle de lâesprit. â
Quid enim aliud est insanire, quam errare animo?
Grenouilles, mes amies, vous battez la campagne, et sans plus tarder,
Sed isti tota errant via.
avec lâaide des Muses, je vais pulvĂ©riser votre syllogisme. â
Age, hunc quoque syllogismum dissipemus, Musis bene fortunantibus.
Socrate, dans Platon, nous montre comment, Ă lâaide dâune distinction, on peut trouver deux VĂ©nus dans une VĂ©nus, et deux Cupidons dans un seul ; nos dialecticiens auraient dĂ» faire la mĂȘme distinction dans la dĂ©mence, si au moins ils voulaient en paraĂźtre indemnes.
Argute quidem isti, verum quemadmodum apud Platonem docet Socrates, ex una Venere secta duas, et ex uno Cupidine dissecto duos faciens, itidem et istos Dialecticos decebat insaniam ab insania distinguere, si modo ipsi sani videri vellent.
Toute dĂ©mence nâest pas funeste ;
Neque enim protinus omnis insania calamitosa est.
sans cela, Horace nâaurait pas dit : « Mon esprit est frappĂ© dâune aimable dĂ©mence. » Platon nâaurait pas placĂ© parmi les meilleures choses de ce monde lâexaltation des poĂ«tes, des prophĂštes et des amants, et la Sibylle dans Virgile nâaurait pas qualifiĂ© dâinsensĂ©s les travaux du pieux ĂnĂ©e.
Alioqui non dixisset Horatius: âAn me ludit amabilis insaniaâ: Neque Plato poetarum, vatum, et amantium furorem inter prĂŠcipua vitĂŠ bona collocasset nec vates illa laborem AeneĂŠ vocasset insanuma.
Donc, il y a deux espĂšces de dĂ©mence : lâune, que les Furies, en agitant leurs serpents, rĂ©pandent sur la terre ; celle-ci allume les fureurs de la guerre, attise la soif insatiable de lâor ou lâamour honteux et criminel : câest elle qui pousse au parricide, Ă lâinceste, au sacrilĂ©ge et aux autres crimes, et qui allume de ses torches vengeresses les remords dans les Ăąmes coupables.
Verum est duplex insaniĂŠ genus: alterum quod ab inferis dirĂŠ ultrices submittunt, quoties immissis anguibus, vel ardorem belli, vel inexplebilem auri sitim, vel dedecorosum ac nefarium amorem, vel parricidium, incestum, sacrilegium, aut aliam id genus pestem aliquam in pectora mortalium invehunt, sive cum nocentem et conscium animum, Furiis ac terriculorum facibus agunt.
Mais il en est une autre qui en diffĂšre essentiellement. Câest une Ă©manation de ma bienveillance pour lâespĂšce humaine.
Est alterum huic longe dissimile, quod videlicet a me proficiscitur, omnium maxime exoptandum.
Elle se manifeste par une illusion agrĂ©able de lâĂąme, qui en efface les soucis, et la plonge dans un torrent de voluptĂ©s.
Id accidit quoties iucundus quidam mentis error simul et anxiis illis curis animum liberat, et multiiuga voluptate delibutum reddit.
Câest cette illusion que, dans une lettre Ă Atticus, CicĂ©ron demandait aux dieux bienfaisants, pour devenir insensible aux malheurs qui lâaccablaient ;
Atqui hunc mentis errorem ceu magnum quoddam Deorum munus, ad Atticum scribens, optat Cicero, nimirum, quo tantorum malorum sensu carere posset.
câĂ©tait elle que regrettait ce Grec lorsquâon lâeut guĂ©ri ; lui qui, auparavant, assis tout seul au théùtre des journĂ©es entiĂšres, riait, applaudissait, trĂ©pignait, parce quâil sâimaginait voir jouer devant lui les plus belles piĂšces du monde, bien quâil nâen fĂ»t rien en rĂ©alitĂ©. Au demeurant notre homme se comportait sagement aux choses de la vie ; bon ami, bon Ă©poux, bon maĂźtre, il nâentrait pas en fureur pour une bouteille dĂ©cachetĂ©e.
Neque perperam sensit Argivus ille, qui hactenus insaniebat, ut totos dies solus desideret in theatro, ridens, plaudens, gaudens, quod crederet illic miras agi tragoedias, cum nihil omnino ageretur, cum in cĂŠteris vitĂŠ officiis probe sese gereret: âiucundus amicis, comis in uxorem, posset qui ignoscere servis. Et signo lĂŠsĂŠ non insanire lagenĂŠâ.
Lorsque sa famille, Ă force de remĂšdes, lâeut rendu Ă la raison : « Ă mes amis, dit-il, en mâarrachant Ă mon rĂȘve heureux vous mâavez fait mourir ! Vous ne mâavez pas guĂ©ri, vous mâavez enlevĂ© la plus douce des illusions ! »
Hunc ubi cognatorum opera datis pharmacis morbo levasset, sibique iam totus esset redditus, hunc in modum cum amicis expostulans: âPol, me occidistis, amici, non servastisâ, ait, âcui sic extorta voluptas. Et demptus per vim mentis gratissimus errorâ.
Et cet homme avait raison ; ceux-lĂ seuls Ă©taient dans lâerreur et mĂ©ritaient de boire lâellĂ©bore, qui avaient considĂ©rĂ© comme un mal justiciable de la mĂ©decine son heureuse et paisible folie.
Et merito quidem: errabant enim ipsi, atque elleboro magis opus habebant, qui tam felicem ac iucundam insaniam, ceu malum aliquod, existimaquoties foedum illum cornuum cantum audierint, quoties rent potionibus expellendam.
Remarquez que je nâai jamais prĂ©tendu quâil fallait donner indistinctement le nom de dĂ©mence Ă toutes les aberrations des sens et de lâesprit.
Quamquam illud equidem nondum statui, num quivis sensus, aut mentis error, insa niĂŠ nomine sit appellandus.
Quâun homme ait la berlue, quâil prenne un mulet pour un Ăąne, et admire comme un chef-dâĆuvre une mĂ©chante rapsodie ; on ne peut dire quâil est en dĂ©mence.
Neque enim si cui lippienti mulus asinus esse videatur: aut si quis indoctum carmen veluti doctissimum admiretur, is continuo videbitur insanire.
Au lieu quâon pourra lâaffirmer sans scrupule dâun homme qui, trompĂ© non-seulement par ses sens mais encore par son jugement, vit dans une sphĂšre dâillusions qui lui est particuliĂšre ; tel serait, par exemple, lâindividu qui, aux braiments dâun Ăąne, affirmerait entendre des accords ravissants, ou encore celui qui, nĂ© pauvre et dans un rang infime, se prendrait pour CrĂ©sus, roi des Lydiens.
Verum si quis non sensu tantum, sed animi iudicio fallatur, idque prĂŠter usitatum morem ac perpetuo, is demum insaniĂŠ censebitur affinis esse, veluti si quis quoties asinum audierit rudentem, arbitretur sese miros symphoniscos audire, aut si quis pauperculus, infimi loco natus, Croesum Lydorum regem esse se credat.
Ce genre de folie, quand il est tournĂ© Ă la gaietĂ©, comme cela arrive le plus ordinairement, fait tout Ă la fois les dĂ©lices de ceux qui en sont atteints et de ceux qui en sont tĂ©moins, bien que fous eux-mĂȘmes Ă un moindre degrĂ©.
Sed hoc insaniĂŠ genus, si, quemadmodum fere sit, vergat ad voluptatem, non mediocrem delectationem adfert tum iis, qui eo tenentur, tum illis, quibus est hoc animadversum, nec tamen eodem insaniunt.
Il est, au reste, bien plus commun quâon ne le pense ;
Nam hĂŠc insaniĂŠ species multo latius patet, quam vulgus hominum intelligit.
le fou rit du fou et chacun procure du plaisir Ă son voisin ;
Sed vicissim insanus insanum ridet, ac mutuam sibi voluptatem invicem ministrant.
et il nâest pas rare de voir un maĂźtre fou sâamuser aux dĂ©pens de qui lâest moins que lui.
Neque raro fieri videbitis, ut maior insanus, vehementius rideat minorem.
XXXIX
XXXIX
Je vous en donne ma parole, le suprĂȘme bonheur est de rĂ©unir en soi toutes les nuances de la Folie ; pourvu cependant quâon ne sâĂ©carte pas trop de lâespĂšce de DĂ©mence qui est de mon essence mĂȘme. Celle-lĂ , vous le savez, est si rĂ©pandue, que je doute fort quâil y ait de par le monde un homme dâune sagesse si continue, quâil ne ressente de temps Ă autre quelques petits accĂšs. La diffĂ©rence entre les deux genres de dĂ©mence dont nous parlons consiste en ceci :
Verum hoc quisque felicior, quo pluribus desipit modis, Stultitia iudice, modo in eo genere insaniĂŠ maneat, quod nobis est peculiare, quod quidem usque adeo late patet, ut haud sciam, an ex universa mortalium summa quempiam liceat reperire, qui omnibus horis sapiat, quique non aliquo insaniĂŠ genere teneatur.
lâun prend une citrouille pour une femme et reçoit sans conteste le nom dâinsensĂ© ;
Quamquam hoc tantum interest qui cucurbitam cum videt, mulierem esse credit, huic insano nomen ponunt, propterea quod per paucis id usu veniat.
lâautre, bien quâil partage sa femme avec ses amis, ne lâen regarde pas moins comme une PĂ©nĂ©lope et ne cesse de vanter son bonheur ; dans le monde, cette erreur ne le fera pas baptiser fou ; son cas est trop frĂ©quent ; il a tant de confrĂšres parmi les maris !
Verum ubi quis uxorem suam, quam cum multis habet communem, eam plusquam Penelopen esse deierat, sibique maiorem in modum plaudit, feliciter errans, hunc nullus insanum appellat, propterea quod passim maritis hoc accidere videant.
Au rang de mes fĂ©aux, il faut mettre encore ces chasseurs intrĂ©pides, pour qui courre les fauves dans les bois est le plaisir suprĂȘme. Ils se pĂąment aux sons rauques du cor et aux aboiements de leur meute ;
Ad hunc ordinem pertinent et isti, qui prĂŠ venatu ferarum omnia contemnunt, atque incredibilem animi voluptatem percipere se prĂŠdicant, canum eiulatus.
et je ne doute pas quâils ne flairent comme baume la fiente de leurs chiens.
Opinor etiam cum excrementa canum odorantur, illis cinnamomum videri.
Quel bonheur de déchirer la proie !
Deinde quĂŠ suavitas, quoties fera lanianda est?
DĂ©pecer un taureau ou un mouton, câest bon pour un manant ; mais un cerf, on ne saurait ĂȘtre trop bon gentilhomme pour lâĂ©ventrer.
Tauros et verveces humili plebi laniare licet, feram nisi a generoso secari nefas.
Ă genoux, la tĂȘte nue, le victimaire, armĂ© dâun couteau rĂ©servĂ© Ă cet usage (ce serait un sacrilĂ©ge dâen employer un autre) dĂ©membre la bĂȘte, selon un cĂ©rĂ©monial et des rites sacrĂ©s.
Is nudo capite, inflexis genibus, gladio ad id destinato, neque enim quovis idem facere fas est, certis gestibus, certa membra, certo ordine religiose secat.
Autour de lui, la foule silencieuse suit toujours avec le mĂȘme intĂ©rĂȘt, comme sâil Ă©tait nouveau, ce spectacle auquel elle a assistĂ© cent fois.
Miratur interim perinde ut in re nova, circumstans tacita turba, tametsi spectaculum hoc plus millies viderit.
Heureux qui peut goĂ»ter Ă pareille venaison, câest pour lui un titre de noblesse !
Porro cui contigerit e bellua nonnihil gustare, is vero existimat sibi non parum nobilitatis accedere.
Tant de courses et de ripailles finissent bien par faire de nos chasseurs des espĂšces de bĂȘtes sauvages, mais Ă les en croire, cette existence nâen est pas moins la seule digne des rois.
Itaque cum isti assidua ferarum insectatione atque esu, nihil aliud assequantur, nisi ut ipsi propemodum in feras degenerent, tamen interea regiam vitam agere se putant.
On peut ranger dans la mĂȘme classe de fous ces bĂątisseurs Ă©ternels qui passent leur vie Ă changer les carrĂ©s en ronds et les ronds en carrĂ©s ; ils Ă©difient sans trĂȘve ni cesse, si bien quâun beau jour, ruinĂ©s de fond en comble, il ne leur reste ni gĂźte ni pain. â
Est his simillimum genus eorum, qui insatiabili ĂŠdificandi studio flagrant, nunc rotunda quadratis, nunc, quadrata rotundis permutantes. Neque vero finis ullus, neque modus, donec ad extremam redactis inopiam, nec ubi habitent, nec quid edant, supersit.
Quâimporte,
Quid tum postea?
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