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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 4

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

Ces noms, ces surnoms,

Adde his nominum et cognominum adoptiones.

ajoutent-ils, ces honneurs divins accordĂ©s Ă  des gens qui mĂ©ritent Ă  peine le nom d’hommes, ces apothĂ©oses des plus insignes tyrans,

Adde divinos honores, homuncioni exhibitos, adde publicis cerimoniis in Deos relatos etiam sceleratissimos tyrannos.

tout cela n’est-il pas bien fou, et est-ce assez d’un DĂ©mocrite pour en rire !

Stultissima sunt hĂŠc, et ad quĂŠ ridenda non unus sufficiat Democritus.

Eh, messieurs de la philosophie, qui vous dit le contraire ?

Quis negat?

Mais vous oubliez que vous vous attaquez justement Ă  la source mĂȘme de ces hauts faits, qu’exaltent jusqu’aux nues les orateurs et les poĂ«tes ;

Atqui hoc fonte nata sunt fortium Heroum facinora, quĂŠ tot eloquentium virorum litteris in coelum tolluntur.

vous oubliez que cette folie Ă©lĂšve les villes, soutient les empires, les lois, la religion, les conseils, les magistratures, et qu’à vrai dire la vie humaine tout entiĂšre n’est autre chose qu’un jeu de fous.

HĂŠc stultitia parit civitates, hac constant imperia, magistratus, religio, consilia, iudicia, nec aliud omnino est vita humana, quam stultitiĂŠ lusus quidam.

XXVIII

XXVIII

Un mot maintenant des arts et des sciences. Qui incite, s’il vous plaĂźt, l’esprit des hommes Ă  chercher et Ă  transmettre Ă  la postĂ©ritĂ© tant de dĂ©couvertes magnifiques, si on en croit leurs auteurs ? n’est-ce pas la soif de la gloire ?

Iam vero ut de artibus dicam, quid tandem mortalium ingenia ad excogitandas prodendasque posteris, tot egregias, ut putant disciplinas excitavit, nisi gloriĂŠ sitis?

Leurs veilles, leurs travaux, Ă  les entendre, sont trop payĂ©s par je ne sais quelle renommĂ©e qui est bien cependant ce qu’il y a de plus chimĂ©rique au monde.

Tantis vigiliis, tantis sudoribus, famam, nescio quam, qua nihil esse potest inanius, redimendam putarunt homines vere stultissimi.

Ne le perdez pas de vue, c’est Ă  ce genre de folie que vous devez les agrĂ©ments de la vie, c’est d’elle que vous vient le plaisir par excellence, le plaisir de jouir de la folie des autres.

Sed interim StultitiĂŠ tot iam egregia vitĂŠ commoda debetis, quodque est longe dulcissimum, aliena fruimini insania.

XXIX

XXIX

Je vous ai montrĂ© Ă  quel titre m’appartient le patronage de la gloire et des arts ; vous ne serez pas surpris si je revendique encore celui de la prudence.

Ergo posteaquam mihi fortitudinis et industriĂŠ laudem vindicavi, quid si prudentiĂŠ quoque vindicem?

La prudence chez vous, va-t-on m’objecter, mais c’est vouloir dĂ©montrer que l’eau peut se mĂȘler au feu ! J’espĂšre cependant arriver Ă  Ă©tablir mes droits de ce cĂŽtĂ© ; si, comme vous l’avez fait jusqu’ici, vous me prĂȘtez attentivement vos esprits et vos oreilles.

Sed dixerit aliquis eadem opera ignem aquĂŠ misceas, licebit. Verum hoc quoque successurum, arbitror, si vos modo, quod antehac fecistis, auribus atque animis favebitis.

En premier lieu, s’il est vrai que la prudence consiste surtout dans l’usage qu’on fait des choses ; qui des deux mĂ©rite qu’on lui attribue cette vertu, du soi-disant sage, qui, partie par rĂ©serve, partie par timiditĂ©, n’ose rien entreprendre ; ou du fou qui, sans s’arrĂȘter Ă  la rĂ©serve qu’il ignore ou au danger qu’il ne reconnaĂźt pas, va tout droit devant lui ?

Principio si rerum usu constat prudentia, in utrum magis competet eius cognominis honos, in sapientem, qui partim ob pudorem, partim ob animi timiditatem nihil aggreditur, an in stultum, quem neque pudor quo vacat, neque periculum, quod non perpendit, ab ulla re deterret?

Enfoui dans les livres des anciens, le sage n’en retire que des combinaisons de mots ;

Sapiens ad libros Veterum confugit, atque hinc meras vocum argutias ediscit.

le fou, au milieu du tourbillon des affaires et de leurs périls, acquiert, si je ne me trompe, la véritable prudence.

Stultus adeundis cominusque periclitandis rebus, veram, ni fallor, prudentiam colligit.

Il semble qu’HomĂšre, tout aveugle qu’il Ă©tait, ait vu cette vĂ©ritĂ© lorsqu’il disait : « Le fou prend des leçons Ă  ses dĂ©pens. »

Id quod vidisse videtur Homerus, etiamsi cĂŠcus, cum ait rechthen de te nĂȘpios egnĂŽ.

Deux obstacles sont Ă  vaincre pour arriver Ă  l’expĂ©rience : la timiditĂ©, qui obscurcit les idĂ©es et amoindrit les moyens, et la crainte qui, en exagĂ©rant les dangers, dĂ©tourne des grandes actions.

Sunt enim duo prĂŠcipua ad cognitionem rerum parandam obstacula, pudor qui fumum offundit animo, et metus, qui ostenso periculo, dehortatur ab adeundis facinoribus.

La folie pare merveilleusement Ă  tous les deux.

At his magnifice liberat Stultitia.

Il est peu d’hommes capables de bien comprendre ce qu’il y a d’avantageux à ne plus rougir et à ne reculer devant rien.

Pauci mortales intelligunt ad quam multas alias quoque commoditates conducat, numquam pudescere, et nihil non audere.

Peut-ĂȘtre y en a-t-il encore parmi vous qui prĂ©fĂšrent cette prudence, qui consiste Ă  chercher par la rĂ©flexion la juste valeur des choses ; je vais vous apprendre combien ils sont loin de la rĂ©alitĂ©, alors qu’ils se font gloire d’y atteindre.

Quod si prudentiam accipere malunt eam quĂŠ rerum iudicio constat, audite obsecro, quam procul absint ab hac, qui hoc nomine sese venditant.

Comme les Silùnes d’Alcibiade, les choses humaines ont deux faces qui ne se ressemblent guùre.

Principio constat res omneis humanas, velut Alcibiadis Silenos, binas habere facies nimium inter sese dissimiles.

Souvent, ce qu’à en juger seulement par l’extĂ©rieur, on eĂ»t pris pour la mort, est la vie en rĂ©alitĂ©, si on sonde l’intĂ©rieur. Ici-bas, presque toujours, on prend le beau pour le laid, la misĂšre pour l’opulence, l’infamie pour la gloire et l’ignorance pour la science. On voit la force dans la faiblesse, la grandeur d’ñme dans la bassesse, la gaietĂ© dans la tristesse, la faveur dans la disgrĂące, l’amitiĂ© dans la haine. Bref, ouvrez le SilĂšne et tout est changĂ©.

Adeo ut quod prima, ut aiunt, fronte mors est, si interius inspicias, vita sit: contra quod vita, mors: quod formosum, deforme: quod opulentum, id pauperrimum: quod infame, gloriosum: quod doctum, indoctum: quod robustum, imbecille: quod generosum, ignobile: quod lĂŠtum, triste: quod prosperum, adversum: quod amicum, inimicum: quod salutare, noxium: breviter, omnia repente versa reperies, si Silenum aperueris.

Mais je vous parle trop en philosophe, j’en ai peur ; je vais Ă©paissir mes arguments, afin que vous les saisissiez plus facilement.

Id si cui forte nimis philosophice dictum videtur, age pinguiore, quemadmodum dici solet, Minerva, planius faciam.

Qu’est-ce qu’un roi au dire de chacun ? Un mortel trùs-riche et tout-puissant.

Quis Regem non et opulentum, et dominum fatetur?

Mais si son Ăąme, vide de belles qualitĂ©s, n’est pas satisfaite des trĂ©sors qu’il possĂšde, n’est-il pas bien pauvre en rĂ©alitĂ© ?

Atqui nullis animi bonis instructus est, atqui nihil illi satis est, iam videlicet pauperrimus est.

Si la foule de ses passions le domine, n’est-il pas esclave ? —

Tum animum habet plurimis addictum vitiis, iam turpiter servus est.

Il nous serait loisible de philosopher de la mĂȘme maniĂšre sur chaque chose de ce monde, mais cet exemple suffit amplement.

Ad eumdem modum in cĂŠteris quoque philosophari liceret. Sed hoc exempli vice posuisse satis sit.

À quoi bon tout cela ? me direz-vous. Vous allez voir. —

At quorsum hĂŠc? inquiet aliquis. Audite quo rem deducamus.

Celui qui s’aviserait d’arracher leurs masques aux acteurs en scĂ©ne et de les rĂ©duire Ă  leurs figures naturelles, ne troublerait-il pas la piĂšce ! Ne courrait-il pas grands risques d’ĂȘtre chassĂ© du théùtre comme un extravagant ?

Si quis histrionibus in scena fabulam agentibus personas detrahere conetur, ac spectatoribus veras nativasque facies ostenderel, nonne is fabulam omnem perverterit, dignusque habeatur, quem omnes e theatro velut lymphatum saxis eiiciant?

Il n’en est pas moins vrai qu’il aurait tout changĂ© de face, la femme ne serait plus qu’un homme et l’adolescent un vieillard. Sous le monarque dĂ©pouillĂ© de sa couronne apparaĂźtrait un faquin, et sous le grand dieu un pygmĂ©e.

Exorietur autem repente nova rerum species, ut qui modo mulier, nunc vir: qui modo iuvenis, mox senex: qui paulo ante Rex, subito Dama: qui modo Deus, repente homunculus appareat.

Mais en dĂ©truisant ainsi l’illusion, il aurait dĂ©truit en mĂȘme temps l’intĂ©rĂȘt tout entier de la piĂšce, car les dĂ©guisements et le fard retiennent seuls l’attention du spectateur.

Verum eum errorem tollere, est fabulam omnem perturbare. Illud ipsum figmentum et fucus est, quod spectatorum oculos detinet.

Or, qu’est-ce que la vie, sinon une sorte de comĂ©die oĂč chacun remplit son rĂŽle sous un dĂ©guisement

Porro mortalium vita omnis quid aliud est, quam fabula quĂŠpiam, in qua alii aliis obtecti personis procedunt, aguntque suas quisque partes, donec choragus educat e proscenio?

qu’il change souvent, si souvent que roi tout Ă  l’heure sous la pourpre, le mĂȘme acteur reparaĂźt l’instant d’aprĂšs esclave sous des haillons, jusqu’à ce qu’enfin l’impressario le force Ă  quitter la scĂšne !

Qui sĂŠpe tamen eumdem diverso cultu prodire iubet, ut qui modo Regem purpuratum egerat, nunc servulum pannosum gerat.

Telle est, sur ce monde sans consistance, la farce qui se joue chaque jour.

Adumbrata quidem omnia, sed hĂŠc fabula non aliter agitur.

Supposons qu’un sage tombe tout Ă  coup du ciel au beau milieu de notre théùtre, et qu’il s’écrie : « Celui que vous honorez comme un dieu, comme votre maĂźtre, n’est pas mĂȘme un homme, ce n’est qu’une brute, puisqu’il se laisse conduire par ses instincts ; un esclave, puisqu’il se courbe devant tant de maĂźtres mĂ©prisables. »

Hic si mihi sapiens aliquis coelo delapsus subito exoriatur, clamitetque hunc quem omnes ut Deum ac dominum suspiciunt, nec hominum esse, quod pecudum ritu ducatur affectibus, servum esse infimum, quod tam multis, tamque foedis dominis sponte serviat.

À cet homme qui pleure la mort de son pĂšre, s’il disait : « RĂ©jouis-toi ! ton pĂšre a commencĂ© Ă  vivre, car la vie d’ici-bas c’est la mort ! »

Rursum alium, qui parentem exstinctum luget, ridere iubeat, quod iam demum ille vivere coeperit, cum alioqui vita hĂŠc nihil aliud sit quam mors quĂŠdam.

À ce noble tout fier de son blason, s’il disait : « Tu n’es qu’un bĂątard et qu’un roturier, puisque tu manques complĂ©tement de vertu sans laquelle il n’est point de vĂ©ritable noblesse. » Bref, s’il apportait le mĂȘme esprit critique dans toutes les choses de la vie, que gagnerait-il Ă  tous ces beaux discours ? Ne serait-ce pas lui qui passerait pour un furieux et un extravagant ?

Porro alium stemmatis gloriantem, ignobilem ac nothum appellet, quod a virtute longe absit, quĂŠ sola nobilitatis sit fons, adque eumdem modum de cĂŠteris omnibus loquatur, quĂŠso, quid is aliud egerit, nisi ut demens ac furiosus omnibus esse videatur?

Croyez-moi, la sagesse inopportune est de la folie, comme la prudence malencontreuse est de l’imprudence.

Ut nihil est stultius prĂŠpostera sapientia, ita perversa prudentia nihil imprudentius.

Or, j’appelle malencontreuse celle qui ne sait s’accommoder ni au temps ni aux circonstances, qui mĂ©connaĂźt la grande loi du festin : Buvez ou allez-vous en, et veut, en dĂ©finitive, que la comĂ©die d’ici-bas soit plus qu’une comĂ©die.

Siquidem perverse facit, qui sese non accommodet rebus prĂŠsentibus, foroque nolit uti, nec saltem legis illius convivialis meminerit, ĂȘ pithi, ĂȘ apithi, postuletque ut fabula iam non sit fabula.

La vraie prudence pour un mortel, c’est de voir juste la dose de sagesse que comporte la nature humaine sans aller au delà, et de dissimuler son sentiment sur les erreurs de la multitude, s’il ne peut les partager.

Contra, vere prudentis est, cum sis mortalis, nihil ultra sortem sapere velle, cumque universa hominum multitudine vel connivere libenter, vel comiter errare.

Mais c’est folie toute pure ce que vous nous recommandez là, me direz-vous encore ! —

At istud ipsum, inquiunt, stultitiĂŠ est.

J’en conviens, pourvu que vous conveniez aussi que c’est ainsi que se passent les choses sur le théùtre de votre monde.

Haud equidem inficias iverim, modo fateantur illi vicissim hoc esse, vitĂŠ fabulam agere.

XXX

XXX

Dieux immortels, dois-je achever ce qui me reste Ă  dire ?

CĂŠterum illud, o Dii immortales! eloquarne, an sileam?

— Pourquoi hĂ©siter, puisque c’est la vĂ©ritĂ© ? —

Cur autem sileam, cum sit vero verius?

Mais avant d’aborder un pareil sujet, ce serait bien le cas, il me semble, d’appeler Ă  mon aide les muses de l’HĂ©licon que les poĂ«tes invoquent si souvent pour rien.

Sed prĂŠstiterit fortassis in re tanta, Musas ex Helicone accersere, quas PoetĂŠ sĂŠpius ob meras nugas advocare solent.

Descendez donc un moment pour la circonstance, filles du puissant Jupiter ! inspirez-moi, afin que je prouve clairement qu’on ne peut arriver à cette sagesse dont on fait l’asile du bonheur, qu’en prenant la Folie pour guide.

Adeste igitur paulisper, Iovis filiĂŠ, dum ostendo nec ad egregiam illam sapientiam, ac felicitatis, ut ipsi vocant arcem, aditum esse cuiquam, nisi STULTITIA duce.

D’abord, il est clair que toutes les passions sont du domaine de la Folie,

Iam primum illud in confesso est, affectus omnes ad Stultitiam pertinere.

car le fou se distingue du sage en ce qu’il se laisse conduire par ses passions, tandis que l’autre prĂ©tend les mĂ©priser et suivre la raison.

Quandoquidem hac nota a stulto sapientem discernunt, quod illum affectus, hunc ratio temperat.

VoilĂ  pourquoi les stoĂŻciens interdisent ces affections de l’ñme comme autant de maladies ; et cependant, il est certain que les passions sont les pilotes qui conduisent sĂ»rement au port de la Sagesse et inspirent la pensĂ©e et le dĂ©sir de faire le bien.

Eoque Stoici perturbationes omnes ceu morbos a sapiente semovent, verum affectus isti non solum pĂŠdagogorum vice funguntur ad sapientiĂŠ portum properantibus, verum etiam in omni virtutis functione, ceu calcaria stimulique quidam adesse solent, velut ad bene agendum exhortatores.

SĂ©nĂšque, ce stoĂŻcien renforcĂ© a beau dire que le vrai philosophe doit ĂȘtre sans passions ;

Quamquam hic fortiter reclamat bis Stoicus Seneca, qui prorsum omnem affectum adimit sapienti.

un sage de cette espĂšce n’aurait plus rien d’humain, ce serait une sorte de dieu qui n’a jamais existĂ© sur terre et n’existera jamais ; pour tout dire, ce serait une statue inanimĂ©e.

Verum cum id facit, iam ne hominem quidem relinquit, sed novum potius Deum quemdam dĂȘmiourgei, qui nusquam nec exstitit umquam, nec exstabit: imo ut apertius dicam, marmoreum hominis simulacrum constituit, stupidum, et ab omni prorsus humano sensu alienum.

Que les stoĂŻciens jouissent en paix de leur chimĂšre, qu’ils l’aiment sans contestation, mais qu’ils l’emportent avec eux dans la citĂ© de Platon, dans la rĂ©gion des idĂ©es, ou les jardins de Tantale.

Proinde, si libet, ipsi suo sapiente fruantur, citraque rivalem ament licet, cumque eo vel in civitate Platonis, vel si malint, in idearum regione, vel in Tantaliis inhabitent hortis.

Pourrait-on ne pas abhorrer comme un monstre et fuir comme un spectre, cet ĂȘtre sourd Ă  tous les sentiments naturels, qui, sans affectation, sans amour, sans bienveillance, ne se laisse pas plus impressionner qu’un rocher ? Rien ne lui Ă©chappe, rien ne le trompe ; son Ɠil de lynx voit tout ; il pĂšse tout, sans se tromper d’un grain. Il n’est content que de lui-mĂȘme, se croit le seul riche, le seul sain, le seul roi, le seul libre ; bref tout est Ă  lui seul ; mais personne ne partage son opinion. D’amis il n’en a pas et n’est l’ami de personne. Les dieux, il les mĂ©prise ; et tout ce qui se fait dans ce monde est l’objet de ses critiques et de ses railleries.

Quis enim non istiusmodi hominem ceu portentum ac spectrum fugitet horreatque, qui ad omnes naturĂŠ sensus obsurduerit, qui nullis sit affectibus, nec amore, nec misericordia magis commoveatur, quam si dura silex, aut stet Marpesia cautes, quem nihil fugiat, qui nihil erret, sed ceu Lynceus quispiam nihil non perspiciat, nihil non ad amussim perpendat, nihil ignoscat, qui solus se ipso sit contentus, solus dives, solus sanus, solus rex, solus liber, breviter, omnia solus, sed suo solius iudicio, qui nullum moretur amicum, ipse amicus nemini, qui Diis quoque ipsis non dubitet mandare laqueum, qui quidquid in omni vita geritur, velut insanum damnet, rideatque?

Voilà l’animal que les stoïciens regardent comme le sage absolu.

Atqui huiusmodi animal est absolutus ille sapiens.

Je vous le demande, si on allait aux voix, quelle rĂ©publique voudrait un tel magistrat, quelle armĂ©e un tel gĂ©nĂ©ral ? Un pareil ĂȘtre pourra-t-il jamais trouver un hĂŽte, une femme, un serviteur ?

QuĂŠso, si res agatur suffragiis, quĂŠ civitas istiusmodi magistratum sibi velit, aut quis exercitus talem optet ducem? imo quĂŠ mulier id genus maritum, quis convivator eiusmodi convivam, quis servus talibus moribus domnium vel optet, vel ferat?

Ne lui prĂ©fĂ©rera-t-on pas mille fois n’importe quel fou qui sache ou commander ou obĂ©ir aux fous, un de ces aimables cerveaux brĂ»lĂ©s, indulgents pour leurs semblables, complaisants pour leurs femmes, agrĂ©ables Ă  leurs amis, charmants en sociĂ©tĂ© ? un de ces individus enfin qui se vantent de prendre intĂ©rĂȘt Ă  tout ce qui se passe sur la terre ?

Quis autem non malit vel unum quemvis de media stultissimorum hominum plebe, qui stultus stultis vel imperare possit, vel parere, qui sui similibus placeat, sed quam plurimis, qui comis sit in uxorem, iucundus amicis, bellus conviva, convictor facilis, postremo qui nihil humani a se alienum putet?

Mais j’ai regret de gaspiller ainsi vos instants autour de ce prĂ©tendu sage ;

Sed me quidem iam dudum istius sapientis piget.

je continue l’exposition des avantages que je procure aux hommes.

Quare ad reliqua commoda sese recipiat oratio.

XXXI

XXXI

J’imagine que quelqu’un soit transportĂ© sur l’observatoire Ă©levĂ© oĂč les poĂ«tes placent Jupiter ; que verrait-il ? Une foule de maux assaillir de toutes parts la vie des misĂ©rables mortels ; naissance immonde, Ă©ducation pĂ©nible, enfance Ă  la merci de tout ce qui l’environne, jeunesse accablĂ©e d’études et de travaux, vieillesse exposĂ©e aux infirmitĂ©s de toutes sortes, et pour fin Ă  tant de misĂšres, la mort. Ajoutez Ă  cela les maladies et les accidents qui traversent le cours de cette pauvre existence et tous ces ennuis qui rĂ©pandent leur fiel sur les plus doux moments. Sans parler des tourments que l’homme inflige Ă  l’homme, comme la pauvretĂ©, la prison, l’infamie, la honte, la torture, les embĂ»ches, les trahisons, les procĂšs, les outrages, les fourberies



Agedum, si quis velut e sublimi specula circumspiciat, ita ut Iovem PoetĂŠ facere prĂŠdicant, quot calamitatibus hominum vita sit obnoxia, quam misera, quam sordida nativitas, quam laboriosa educatio, quot iniuriis exposita pueritia, quot sudoribus adacta iuventus, quam gravis senectus, quam dura mortis necessitas, quot morborum agmina infestent, quot immineant casus, quot ingruant incommoda, quam nihil usquam non plurimo felle tinctum, ut ne commemorem ista, quĂŠ homini ab homine inferuntur mala, quod genus sunt, paupertas, carcer, infamia, pudor, tormenta, insidiĂŠ, proditio, convitia, lites, fraudes.

Mais les énumérer tous ne serait-ce pas vouloir compter les grains de sable de la mer ?

Sed ego iam plane ton ammon anametrein aggredior.

Par quels crimes l’homme s’est attirĂ© un semblable sort ; quel Dieu en courroux l’a fait naĂźtre dans cette vallĂ©e de larmes, je n’ai pas Ă  vous l’expliquer maintenant.

Porro quibus admissis ista commeruerint homines, aut quis Deus iratus eos in has miserias nasci coegerit, non est mihi fas in prĂŠsentia proloqui.

Toujours est-il que, pour peu qu’on y rĂ©flĂ©chisse, on serait tentĂ© de suivre l’exemple des MilĂ©siennes et de chercher des consolations dans la mort.

Verum ista qui secum perpendat, nonne Milesiarum virginum probabit exemplum etiam si miserandum?

Mais vous ĂȘtes-vous jamais demandĂ© quels Ă©taient les hommes qui mettaient fin Ă  leurs dĂ©goĂ»ts par le suicide ? Ce ne sont autres que ces prĂ©tendus sages dont nous venons de parler.

At quinam potissimum sibi vitĂŠ tĂŠdio fatum accersivere Nonne sapientiĂŠ confines?

Sans nous arrĂȘter aux DiogĂšne, aux XĂ©nocrate, aux Caton, aux Cassius et aux Brutus, je veux vous citer seulement Chiron, qui pouvait jouir de l’immortalitĂ© et prĂ©fĂ©ra la mort.

Inter quos, ut interim Diogenes, Xenocrates, Catones, Cassios, ac Brutos sileam, Chiron ille cum immortalem esse liceret, ultro mortem prĂŠoptavit.

Vous voyez dĂ©jĂ  d’ici ce qui arriverait si la sagesse s’emparait de tous les hommes ; bientĂŽt la terre serait dĂ©serte, et il faudrait un nouveau PromĂ©thĂ©e pour modeler de nouvelles statues.

Videtis, opinor, quid futurum sit, si passim sapiant homines: nempe altero luto, altero figulo Prometheo opus fore.

Heureusement que j’interviens dans tout ceci ; je distribue aux uns l’ignorance ou l’étourderie, aux autres l’espĂ©rance ou la paillardise ! Bref, je me montre si libĂ©rale que, bien loin de vouloir quitter la vie, lorsque la Parque arrive au bout de son fil et que la vie les quitte, presque tous invoquent, pour se rattacher Ă  elle de toute leur Ă©nergie, les raisons mĂȘmes qui devraient les engager Ă  la quitter.

Verum ego partim per ignorantiam, partim per incogitantiam, nonnumquam per oblivionem malorum, aliquando spem bonorum, aliquoties nonnihil mellis voluptatibus adspergens, ita tantis in malis succurro, ut ne tum quidem libeat vitam relinquere, cum exacto Parcarum stamine, ipsa iam dudum eos relinquit vita, quoque minus sit causĂŠ, cur in vita manere debeant, hoc magis iuvet vivere, tantum abest, ut ullo vitĂŠ tĂŠdio tangantur.

GrĂące Ă  moi, on voit ces vieux Nestors, qui ont Ă  peine encore forme humaine, bĂ©gayant, radotant, brĂšche-dents, blanchis ou chauves, et, pour emprunter le reste de ma description Ă  Aristophane, sordides, cassĂ©s, ridĂ©s, glabres et impuissants ; grĂące Ă  moi, dis-je, on les voit encore prendre plaisir Ă  la vie et vouloir paraĂźtre jeunes. L’un fait changer en Ă©bĂšne les neiges de son chef, l’autre cache son crĂąne pelĂ© sous des cheveux d’emprunt. Celui-ci se garnit la bouche avec les dents d’autrui ; celui-lĂ  meurt d’amour pour une jouvencelle, et lui marque plus d’extravagance que n’importe quel jeune fils.

Mei nimirum muneris est, quod passim Nestorea senecta senes videtis, quibus iam ne species quidem hominis superest, balbos, deliros, edentulos, canos, calvos, vel ut magis Aristophanicis eos describam verbis, rupĂŽntas, kuphous, athlious, rusous, madĂŽntas, nĂŽdous kai psĂŽlous, usque adeo vita delectari, adeoque neanizein, ut alius tingat canos, alius apposititia coma calvitium dissimulet, alius dentibus utatur mutuo fortassis a se quopiam sumptis, hic puellam aliquam misere depereat, et amatoriis ineptiis quemvis etiam superet adolescentulum.

Qu’un vieillard Ă©pouse sur le bord de la tombe une pĂ©ronnelle sans sou ni maille, qui fera le bonheur des autres, c’est chose si commune de nos jours, qu’on s’en vante pour ainsi dire.

Nam ut capulares iam, meraque silicernia, teneram aliquam iuvenculam ducant uxorem, eamque et indotatam, et aliis usui futuram, id adeo frequens, ut propemodum et laudi detur.

Mais ce qui, Ă  tout prendre, est bien plus divertissant, c’est de voir ces vieilles que leur longĂ©vitĂ© semble avoir retranchĂ©es depuis longtemps du nombre des humains, ces faces cadavĂ©riques qu’on dirait Ă©chappĂ©es des enfers, vanter sans cesse les douceurs de la vie ! Elles brĂ»lent, et lascives comme des chĂšvres, elles en arrivent Ă  payer quelque nouveau Phaon qui apaise leurs ardeurs. Se plĂątrer le visage, passer des journĂ©es entiĂšres devant leur miroir, et chercher Ă  rĂ©parer les outrages que les annĂ©es ont faits Ă  leurs appas les plus secrets, c’est lĂ  toute leur vie. Elles n’épargnent rien pour rĂ©veiller la vigueur de leurs amants. Elles Ă©talent complaisamment leurs antiques mamelles dans toute leur flacciditĂ©, chevrotent de leur voix cassĂ©e quelque ballade Ă  la mode, banquettent et dansent comme les jeunes filles, et, comme elles, envoient des poulets Ă  leurs soupirants.

Sed multo etiam suavius, si quis animadvertat anus, longo iam senio mortuas, adeoque cadaverosas, ut ab inferis redisse videri possint, tamen illud semper in ore habere, phĂŽs agathon, adhuc catullire, atque, ut GrĂŠci dicere solent, kaproun et magna mercede conductum aliquem Phaonem inducere, fucis assidue vuItum oblinere, nusquam a speculo discedere, infimĂŠ pubis silvam vellere, vietas ac putres ostentare mammas, tremuloque gannitu languentem sollicitare cupidinem, potitare, misceri puellarum choris, litterulas amatorias scribere.

Tout le monde se moque de ces vieilles amoureuses comme de folles insignes, et tout le monde a raison. Mais que leur importe, elles n’en nagent pas moins dans les plaisirs et s’enivrent à longs traits de l’ivresse que je leur verse.

Ridentur hĂŠc ab omnibus, tamquam uti sunt, stultissima: at ipsĂŠ sibi placent, et in summis interim versantur delitiis, totasque sese melle perungunt, meo videlicet beneficio felices.

Que ceux qui leur jettent la pierre me disent s’il ne vaut pas mieux jouir ainsi de sa folie que d’ĂȘtre sans cesse occupĂ© Ă  chercher une poutre oĂč se pendre.

Porro quibus hĂŠc deridicula videntur, illud secum expendant velim, utrum satius ducant huiusmodi stultitia vitam plane mellitam exigere, an trabem, ut aiunt, suspendio quĂŠrere.

Cette maniĂšre de vivre n’a pas, je le sais, l’entiĂšre approbation du public ; mais cela touche peu mes fous ; le dĂ©shonneur ne les atteint guĂšre, ou du moins ils n’en ressentent pas longtemps la blessure.

Porro quod hĂŠc vulgo putantur infamiĂŠ obnoxia, istud nihil ad stultos meos, qui malum hoc aut non sentiunt, aut si quid sentiunt, facile negligunt.

Qu’une pierre leur tombe sur la tĂȘte, voilĂ  ce qu’ils appellent un mal ; mais la honte, l’infamie, le dĂ©shonneur, les injures ne nuisent qu’à ceux qui y prĂȘtent attention.

Si saxum in caput incidat, id vere malum sit. CĂŠterum pudor, infamia, probrum, maledicta, tantum adferunt noxĂŠ, quantum sentiuntur.

Un mal n’est pas un mal pour qui ne le sent pas.

Si sensus absit, ne mala quidem sunt.

Tout le monde te siffle, pourquoi t’en retourner si tu t’applaudis toi-mĂȘme !

Quid lĂŠdit, si totus populus in te sibilet, modo tute tibi plaudas?

or, il n’y a que moi qui puisse donner une telle supĂ©rioritĂ©.

Atque ut id liceat, sola Stultitia prĂŠstat.

XXXII

XXXII

J’entends bien les philosophes m’objecter

Sed mihi videor audire reclamantes philosophos.

qu’il suffit, pour ĂȘtre malheureux, d’ĂȘtre fou, de vivre dans l’erreur et dans l’ignorance ;

Atqui hoc ipsum est, inquiunt, miserum, STULTITIA teneri, errare, falli, ignorare.

mais moi je leur rĂ©ponds : Vivre ainsi, c’est tout simplement ĂȘtre homme,

Imo hoc est hominem esse.

et je ne vois pas vraiment pourquoi on appellerait malheureux un ĂȘtre qui vit conformĂ©ment Ă  sa naissance, Ă  son Ă©ducation et Ă  sa nature, et ne subit en dĂ©finitive que le sort commun Ă  tous.

Porro miserum cur vocent, non video, quandoquidem sic nati estis, sic instituti, sic conditi, ea est communis omnium sors.

Tout ce qui reste dans la condition que lui a marquĂ©e la nature ne saurait ĂȘtre malheureux, Ă  moins qu’on ne trouve aussi l’homme Ă  plaindre de ne pas voler comme l’oiseau, de ne pas marcher Ă  quatre pattes comme le quadrupĂšde, ou encore de n’avoir pas le front armĂ© comme le taureau.

Nihil autem miserum, quod in suo genere constat, nisi forte quis hominem deplorandum existimet, qui neque volare possit cum avibus, neque quaternis ingredi pedibus cum reliquo pecudum genere, neque cornibus sit obarmatus, quemadmodum tauri.

Autant vaudrait dire qu’un beau cheval est malheureux parce qu’il ignore la grammaire et ne se nourrit pas de petits pĂątĂ©s, ou que le sort du taureau est dĂ©plorable parce qu’il ne peut apprendre les exercices du gymnase.

Verum is eadem opera equum etiam bellissimum infelicem vocabit, quod neque Grammaticam didicerit, neque placentis vescatur: taurum miserum, quod ad palĂŠstricam sit inutilis.

L’homme n’est pas plus Ă  plaindre d’ĂȘtre fou que le cheval de n’ĂȘtre pas grammairien, parce que la folie est inhĂ©rente Ă  la nature humaine. Mais aprĂšs cette superbe dĂ©monstration n’allez pas croire que nos adversaires soient Ă  bout d’arguments.

Igitur ut equus imperitus GrammaticĂŠ, miser non est, ita nec homo stultus, infelix, propterea quod hĂŠc cum illius natura cohĂŠrent.

À l’homme seul, disent-ils, appartient la connaissance des sciences et des arts, afin qu’avec leur secours, son esprit puisse supplĂ©er Ă  ce que la nature lui a refusĂ© d’autre part. De bonne foi, cet argument a-t-il mĂȘme l’apparence de la vĂ©ritĂ© ? Quoi ! la nature n’aurait dĂ©ployĂ© sa prĂ©voyance qu’en faveur des insectes, des plantes et des fleurs, en leur accordant tout ce qui leur est nĂ©cessaire, et elle aurait oubliĂ© l’homme Ă  ce point qu’il lui faudrait trouver de lui-mĂȘme ces sciences et ces arts indispensables Ă  son bonheur ? Dites plutĂŽt que ce Thaut, ce gĂ©nie malfaisant, ennemi de l’espĂšce humaine, ne l’a dotĂ© de ces sciences et de ces arts que pour qu’ils fissent son tourment. C’est lĂ  une opinion pleine de sagesse, que partageait certain roi citĂ© par Platon, qui condamnait comme une mauvaise chose l’invention de l’alphabet.

Verum rursus urgent LogodĂŠdali. Est, inquiunt, homini peculiariter addita disciplinarum cognitio, quarum adminiculis id quod natura diminutum est, ingenio penset. Quasi vero ullam veri faciem habeat, naturam, quĂŠ in culicibus, atque adeo in herbis ac flosculis tam sollicite vigilaverit, in uno homine dormitasse, ut disciplinis opus esset, quas Theutus ille humano generi infensus genius, in summam perniciem excogitavit, adeo non utiles ad felicitatem, ut illi quoque ipsi officiant, ad quod proprie repertĂŠ dicuntur, ut eleganter arguit apud Platonem, Rex ille prudentissimus de litterarum invento.

Concluons donc que ces sciences vaines ont Ă©tĂ© introduites sur la terre avec le reste des flĂ©aux de l’humanitĂ© par les dĂ©mons, dont le nom tirĂ© du grec veut dire savants.

Igitur disciplinĂŠ cum reliquis humanĂŠ vitĂŠ pestibus irrepserunt, iisdem auctoribus, a quibus omnia flagitia proficiscuntur, puta DĂŠmonibus, quibus hinc nomen etiam inventum, quasi daĂȘmonas, hoc est, scientes appelles.

Les bonnes gens de l’ñge d’or, sans s’inquiĂ©ter de tout cet inutile savoir, vivaient en suivant leurs instincts.

Siquidem simplex illa aurei seculi gens, nullis armata disciplinis, solo naturĂŠ ductu, instinctuque vivebat.

À quoi leur aurait servi la grammaire, puisqu’ils ne parlaient qu’une seule langue et ne la parlaient que pour se faire comprendre ?

Quorsum enim opus erat Grammatica, cum eadem esset omnibus lingua, nec aliud sermone petebatur, nisi ut alius alium intelligeret?

Qu’auraient-ils fait de la dialectique, ils n’avaient pas de discussions ni de disputes ?

Quis usus dialectices, ubi nulla erat pugnantium inter se sententiarum dimicatio?

De la rhĂ©torique ils ne se souciaient guĂšre, car ils n’avaient pas de procĂšs ;

Quis rhetoricĂŠ locus, cum nullus alteri negotium facesseret?

encore moins de la jurisprudence, puisqu’ils ignoraient les mauvaises mƓurs qui seules ont donnĂ© naissance aux bonnes lois.

Quorsum requireretur legum prudentia, cum abessent mali mores, ex quibus haud dubie bonĂŠ leges prognatĂŠ sunt?

ProfondĂ©ment religieux, ils repoussaient cette curiositĂ© sacrilĂ©ge qui engage l’homme Ă  mesurer les distances des astres, Ă  calculer leurs rĂ©volutions et leurs influences ; en un mot, Ă  chercher la cause des choses. Ils Ă©taient persuadĂ©s que l’homme ne peut franchir sans crime les bornes que la nature a mises Ă  son savoir.

Porro religiosiores erant, quam ut impia curiositate arcana naturĂŠ, siderum mensuras, motus, effectus, abditas rerum causas scrutarentur, nefas esse rati, si homo mortalis ultra sortem suam sapere conaretur.

Quant Ă  s’enquĂ©rir de ce qui se passe au delĂ  du ciel, c’était une extravagance qui ne pouvait mĂȘme pas leur venir Ă  l’esprit.

Iam quid extra coelum esset, inquirendi dementia ne in mentem quidem veniebat.

L’innocence de l’ñge d’or se perdit peu Ă  peu, et les sciences furent inventĂ©es par un gĂ©nie malfaisant, comme je viens de vous le dire. En petit nombre d’abord, elles n’étaient cultivĂ©es que par fort peu de gens.

At labente paulatim ĂŠtatis aureĂŠ puritate, primum a malis, ut dixi, geniis inventĂŠ sunt artes, sed paucĂŠ, atque hĂŠ quidem a paucis receptĂŠ.

Plus tard, la superstition des ChaldĂ©ens, la frivolitĂ© des Grecs, multipliĂšrent ces supplices de l’esprit, dont un seul, la grammaire, suffit pour mettre Ă  la torture la vie entiĂšre d’un homme.

Postea sexcentas addidit ChaldĂŠorum superstitio, et GrĂŠcorum otiosa levitas, meras ingeniorum cruces, adeo ut vel una Grammatica abunde satis sit ad perpetuam vitĂŠ carnificinam.

XXXIII

XXXIII

De toutes ces sciences, les plus utiles, sans contredit, sont celles qui se rapprochent le plus du sens commun, c’est-Ă -dire de la Folie. Les thĂ©ologiens meurent de faim, les physiciens se morfondent, on se moque des astrologues, on fuit les logiciens ;

Quamquam inter has ipsas disciplinas, hĂŠ potissimum in pretio sunt, quĂŠ ad sensum communem, hoc est, ad stultitiam, quam proxime accedunt. Esuriunt Theologi, frigent Physici, ridentur Astrologi, negliguntur Dialectici.

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