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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 3

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

Je ne rechercherai pas, avec certains auteurs, si un festin sans femmes peut avoir quelques charmes ; mais, ce que j’affirme, c’est qu’il sera franchement insipide s’il lui manque l’assaisonnement de la Folie.

Equidem an sit ullum lautum conuiuium, ubi mulier non adsit, uiderint alii. Illud certe constat, citra StultitiĂŠ condimentum, nullum omnino suaue esse.

Je n’en veux d’autre preuve que celle-ci : si parmi les convives il ne s’en rencontre pas au moins un capable de les mettre en gaietĂ© par sa folie native ou artificielle, on payera quelque bouffon ou bien on attirera quelque parasite ridicule qui sache chasser le silence et la tristesse loin des buveurs, Ă  force de balourdises dĂ©sopilantes, c’est-Ă -dire folles.

Adeo ut si desit, qui seu uera, seu simulata STVLTITIA risum moueat, gelĂŽtopoion quempiam uel mercede conductum accersant, aut ridiculum aliquem parasitum adhibeant, qui ridendis, hoc est, stultis dicteriis, silentium ac tristitiam compotationis discutiat.

Quoi ! toujours se farcir l’estomac de fins morceaux et de friandises de toute espĂšce, et les yeux, les oreilles ne prendraient pas part Ă  la fĂȘte ! Et les rires, les jeux, les plaisanteries n’auraient pas place au festin !

Quorsum enim attinebat tot bellariis, tot lautitiis, tot cupediis onerare uentrem, nisi et oculi pariter et aures, nisi totus animus, risu, iocis, leporibus pasceretur?

Je ne puis souffrir une telle lacune, c’est pourquoi j’apprĂȘte avec soin un autre genre de service.

At istiusmodi tragematum ego sum architectrix unica.

Toutes ces joyeuses cĂ©rĂ©monies qu’on cĂ©lĂšbre autour de la table, sont-ce les sept sages de la GrĂšce qui les ont inventĂ©es ? Sont-ce eux qui vous ont montrĂ© Ă  tirer au sort le roi du festin, Ă  jouer aux dĂ©s, Ă  porter des santĂ©s, Ă  chanter et boire Ă  la ronde, Ă  danser et vous Ă©baudir ? Non, vraiment, c’est encore moi qui les trouvai pour le salut du genre humain.

Quamquam illa ipsa iam in conuiuiis solennia, regem sortiri talis, lusitare tesseris, Philotesiis inuitare, certare sumperiphorais ad Myrtum canere, saltare, gesticulari, non a septem GrĂŠciĂŠ Sophis, uerum a nobis ad humani generis salutem reperta sunt.

La vie est ainsi faite, que plus on y met de folie, plus on vit ; la tristesse c’est la mort.

Atqui omnium huiusmodi rerum ea natura est, ut quo plus habeant stultitiĂŠ, hoc plus conferant uitĂŠ mortalium, quĂŠ si tristis sit ne uita quidem appellanda uideatur.

Sans les plaisirs que je procure, je le rĂ©pĂšte, rien d’aussi pĂ©nible que l’existence, elle ne saurait Ă©chapper Ă  l’ennui, son trop fidĂšle suivant.

Tristis autem euadat oportet, nisi cognatum tĂŠdium, hoc genus oblectamentis absterseris.

XIX

XIX

On rencontre des gens qui, dĂ©daignant les plaisirs de la table, ne trouvent le bonheur que dans le commerce de leurs amis. L’amitiĂ©, Ă  les en croire, tient la premiĂšre place dans l’existence ; elle leur est aussi indispensable que l’air, le feu et l’eau. Leur enlever les charmes de l’amitiĂ©, mais ce serait enlever Ă  la terre les rayons du soleil !

Sed erunt fortassis, qui hoc quoque uoluptatis genus negligant, et in amicorum caritate et consuetudine acquiescant, amicitiam dictitantes unam rebus omnibus anteponendam, quippe rem usque adeo necessariam, ut nec ĂŠr, nec ignis, nec aqua magis.

Et de fait, l’amitiĂ© est chose si honnĂȘte (le mot ne fait rien Ă  l’affaire) que les philosophes eux-mĂȘmes la comptent parmi les plus grands biens. — Et que me direz-vous pourtant, si je vous prouve que c’est encore moi qui suis l’alpha et l’omĂ©ga, c’est-Ă -dire l’auteur de cet immense bienfait ?

Rursum adeo iucundam, ut qui hanc de medio sustulerit, solem sustulerit: adeo denique honestam, si quid tamen hoc ad rem pertinet, ut nec ipsi philosophi uereantur eam inter prĂŠcipua bona commemorare. Sed quid, si doceo me huius quoque tanti boni, et puppim esse et proram?

Attention, je vais vous le dĂ©montrer sans arguments captieux, sans sorites cornus et autres jongleries dialectiques ; avec l’aide des Muses seules, vous allez toucher tout cela du doigt !

Docebo autem non crocodilitis, aut soritis ceratinis, aut aliis id genus dialecticorum argutiis, sed pingui, quod aiunt, Minerua, rem digito propemodum ostendam.

Voyons, fermer les yeux, se tromper de gaietĂ© de cƓur, s’aveugler sur les dĂ©fauts de ses amis, aimer en eux les plus grands vices, les admirer comme autant de vertus, cela n’est-il pas bien voisin de la folie ?

Age, conniuere, labi, cĂŠcutire, hallucinari in amicorum uitiis, quĂŠdam etiam insignia uitia pro uirtutibus amare, mirarique, an non stultitiĂŠ uidetur affine?

Cet amant qui baise avec ardeur une tache sur l’épiderme de sa maĂźtresse, cet autre qui savoure l’haleine perfide de son AgnĂšs, ce pĂšre qui ne trouve qu’un peu dĂ©viĂ©s les yeux de son fils affectĂ© d’un horrible strabisme, tout cela, n’est-ce pas, est de la pure folie ?

Quid cum alius exosculatur nĂŠuum in amica, alium delectat polypus AgnĂŠ, cum filium strabonem appellat petum pater: quid, inquam, hoc est, nisi mera stultitia?

C’est de la folie, vous le reconnaissez, et cependant c’est lĂ  le principe qui forme et entretient les amitiĂ©s.

Clament terque quaterque, stultitiam esse: atqui hĂŠc una stultitia, et iungit iunctos, et seruat amicos.

Bien entendu, je ne parle ici que du commun des martyrs, dont le plus parfait n’est pas celui qui n’a pas de dĂ©faut, mais celui qui en a le moins. Quant aux demi-dieux de la philosophie, ou ils ne cultivent pas l’amitiĂ©, ou ils la rendent dĂ©sagrĂ©able et insipide, et n’admettent dans leur intimitĂ© que trĂšs-peu de gens, pour ne pas dire personne. Et cela par une raison toute simple, c’est que la majeure partie des hommes dĂ©raisonne, que dis-je, dĂ©lire de cent façons, et qu’une vĂ©ritable union ne peut exister qu’entre gens qui se ressemblent.

De mortalibus loquor, quorum nemo sine uitiis nascitur, optimus ille est, qui minimis urgetur: cum interim inter sapientes istos Deos, aut omnino non coalescit amicitia, aut tetrica quĂŠdam et insuauis intercedit, nec ea nisi cum paucissimis, nam cum nullis dicere religio est, propterea quod maxima pars hominum desipit, imo nullus est, qui non multis modis deliret, et non nisi inter similes cohĂŠret necessitudo.

Si, par le plus grand des hasards, une sympathie rĂ©ciproque rapproche ces moroses personnages, ce n’est jamais pour bien longtemps, entre gens qui ont l’Ɠil perçant de l’aigle et du serpent d’Épidaure pour pĂ©nĂ©trer les dĂ©fauts du prochain.

Quod si quando inter seueros istos coierit mutua beneuolentia, ea certe haudquaquam stabilis est, nec admodum duratura, nimirum inter morosos et plus satis oculatos, ut qui in amicorum uitiis tam cernunt acutum, quam aut aquila, aut serpens Epidaurius. At ipsi in propriis uitiis quam lippiunt, et quam non uident manticam in tergo pendentem.

Pour les leurs, ils ne les voient pas ; comme dans la fable d’Ésope, ils les portent dans la poche de derriùre.

Itaque cum ea sit hominum natura, ut nullum ingenium reperiatur non magnis obnoxium uitiis.

Et d’ailleurs, si aux vices essentiels que vous rencontrez chez ces esprits supĂ©rieurs, mĂȘme les plus parfaits, vous ajoutez les diffĂ©rences d’ñge et d’étude, les fautes, les erreurs et les ennuis qui traversent la vie, vous resterez convaincus que l’amitiĂ© ne pourrait se prolonger au delĂ  d’une heure entre ces Argus, s’ils ne sacrifiaient, eux aussi, Ă  cette heureuse inconsĂ©quence qu’il vous est donnĂ© de nommer folie ou facilitĂ© de mƓurs Ă  votre choix.

Adde tantam annorum ac studiorum dissimilitudinem, tot lapsus, tot errata, tot casus uitĂŠ mortalis, quo pacto uel horam constabit inter Argos istos amicitiĂŠ iucunditas, nisi accesserit ea, quam mire GrĂŠci euĂȘtheian appellantl, hanc seu stultitiam, seu morum facilitatem uertas licebit.

Il n’y a pas Ă  s’en Ă©tonner.

Quid autem?

Cupidon n’est-il pas l’auteur et le pĂšre de toute liaison ? Et ce dieu ne jouit-il pas d’une telle hallucination de la vue, qu’il voit le laid en beau ! Il a accordĂ© Ă  chacun de vous le mĂȘme privilĂ©ge, si bien que l’objet de vos affections est toujours beau Ă  vos yeux : le vieux goĂ»te sa vieille tout de mĂȘme que l’adolescent la vierge qu’il dĂ©sire. Il en est ainsi partout, partout on en rit ; mais c’est cependant cet aveuglement, malgrĂ© son ridicule, qui jette quelque agrĂ©ment sur la vie et forme les plus forts liens de la sociĂ©tĂ©.

an non Cupido ille omnis necessitudinis auctor et parens, prorsum oculis captus est, cui quemadmodum ta mĂȘ kala, kala pephantai, itidem inter uos quoque efficit, ut suum cuique pulcrum uideatur, ut cascus cascam, perinde ut pupus pupam deamet. HĂŠc passim et fiunt et ridentur, sed tamen hĂŠc ridicula iucundam uitĂŠ glutinant copulantque societatem.

XX

XX

Ce que je viens de dire des liaisons amicales s’applique Ă  plus forte raison au mariage, qui ne doit ĂȘtre, Ă  proprement parler, que la fusion de deux vies en une seule.

Porro quod de amicitia dictum est, id multo magis de coniugio sentiendum, quod quidem nihil est aliud, quam indiuidua uitĂŠ coniunctio.

Dieux immortels, que de divorces ou de choses pires que le divorce troubleraient chaque jour les mĂ©nages, si les habitudes conjugales n’appelaient sans cesse Ă  leur aide la flatterie, le badinage, l’indulgence, l’illusion, la dissimulation et le reste de mon entourage !

Deum immortalem! quĂŠ non diuortia, aut etiam diuortiis deteriora passim acciderent, nisi uiri foeminĂŠque domestica consuetudo, per adulationem, per iocum, per facilitatem, errorem, dissimulationem, meum utique satellitium, fulciretur alereturque?

Oui-dà, que de mariages manqueraient, si le futur prudent recherchait à quel jeu a déjà joué cette jeune fille si modeste et si pudique en apparence !

PapĂŠ, quam pauca coirent matrimonia, si sponsus prudenter exquireret, quos lusus delicata illa sicuti uidetur, ac pudens uirguncula iam multo ante nuptias luserit?

que de ruptures, si l’insouciance et la bĂȘtise des maris ne servaient de manteaux aux faits et gestes de leurs dames !

Tum quanto pauciora cohĂŠrerent inita, nisi plurima uxorum facta per uiri uel negligentiam, uel stuporem laterent?

Tout cela est folie, me dira-t-on, je le veux bien, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne faut rien moins que cela pour faire supporter la femme au mari, et le mari Ă  la femme, donner quelque tranquillitĂ© Ă  la maison et y retenir la bonne harmonie.

Atque hĂŠc quidem merito stultitiĂŠ tribuuntur, uerum ea interim prĂŠstat, ut marito iucunda sit uxor, uxori iucundus maritus, ut tranquilla domus, ut maneat affinitas.

On rit, on appelle cocu, cornard, et ceci et cela, le pauvre diable qui sĂšche sous ses baisers les fausses larmes de son infidĂšle ;

Ridetur, cuculus, curruca, et quid non uocatur, cum moechĂŠ lacrymas labellis exsorbet.

mais son erreur n’est-elle pas prĂ©fĂ©rable mille fois Ă  la jalousie, qui se dĂ©vore elle-mĂȘme et fait de la tragĂ©die Ă  propos de rien ?

At quanto felicius, sic errare quam zelotypiĂŠ diligentia cum sese conficere, tum omnia miscere tragĂŠdiis?

XXI

XXI

En dĂ©finitive, sans moi pas de sociĂ©tĂ© possible, pas de rapports solides et agrĂ©ables dans la vie ; sans moi, le sujet serait bientĂŽt las de son prince, le valet de son maĂźtre, la servante de sa maĂźtresse, le disciple de son prĂ©cepteur, l’ami de son ami, le mari de sa femme, l’hĂŽte de son hĂŽte, le camarade de son camarade. Il est donc nĂ©cessaire que tout cela se trompe, se flatte, use de complaisance ; en rĂ©sumĂ©, qu’ils se frottent rĂ©ciproquement du miel de la folie.

In summa usque adeo nulla societas, nulla uitĂŠ coniunctio sine me uel iucunda, uel stabilis esse potest, ut nec populus Principem, nec seruum herus, nec heram pedissequa, nec discipulum prĂŠceptor, nec amicus amicum, nec maritum uxor, nec locator conductorem, nec contubernalis contubernalem, nec conuictor conuictorem diutius ferat, nisi uicissim inter sese nunc errent, nunc adulentur, nunc prudentes conniueant, nunc aliquo stultitiĂŠ melle sese deliniant.

VoilĂ  certes de bien belles choses, mais vous allez entendre mieux encore.

Iam hĂŠc scio uideri maxima, sed audietis maiora.

XXII

XXII

Dites-moi, je vous prie, peut-on aimer quelqu’un lorsqu’on se hait soi-mĂȘme ?

QuĂŠso num quemquam amabit, qui ipse semet oderit?

Peut-on ĂȘtre d’accord avec les autres lorsque dĂ©jĂ  on ne l’est pas avec soi ?

Num cum alio concordabit, qui secum ipse dissidet?

Peut-on apporter de l’agrĂ©ment Ă  personne quand on est ennuyĂ© et fatiguĂ© de sa propre existence ?

Num ulli uoluptatem adferet, qui sibimet ipsi sit grauis ac molestus?

Pour soutenir pareille thĂšse, il faudrait ĂȘtre plus fou que la Folie !

Istud, opinor, nemo dixerit, nisi qui sit ipsa stultior Stultitia.

Donc, si on m’exilait de ce monde, bien loin de pouvoir supporter les autres, chacun serait Ă  charge Ă  soi-mĂȘme et serait Ă  ses propres yeux un objet de haine.

Atqui si me excluseris, adeo nemo poterit alterum ferre, ut ipse etiam sibi quisque puteat, sua cuique sordeant, sibi quisque sit inuisus.

Car la nature, plus souvent marĂątre que mĂšre, a disposĂ© ainsi les esprits des mortels, surtout des mieux douĂ©s, qu’ils mĂ©prisent ce qu’ils possĂšdent pour envier ce qu’ont les autres.

Quandoquidem id mali natura, non paucis in rebus nouerca magis quam parens, mortalium ingeniis inseuit, prĂŠcipue paulo cordatiorum, ut sui quemque poeniteat. admiretur aliena.

D’oĂč il arrive que tous les avantages, tous les agrĂ©ments et les charmes de la vie s’altĂšrent et se dĂ©truisent.

Quo fit ut omnes dotes, omnis elegantia decorque uitĂŠ uitietur, pereatque.

À quoi servirait, par exemple, la beautĂ©, ce prĂ©sent unique peut-ĂȘtre des dieux, si celui Ă  qui elle est Ă©chue en partage n’en jouissait pas tout le premier ?

Quid enim proderit forma, prĂŠcipuum Deorum immortalium munus, si putiditatis uitio contaminetur?

À quoi servirait la jeunesse, si elle Ă©tait dĂ©parĂ©e par l’humeur chagrine de la vieillesse ?

Quid iuuenta, si senilis tristitiĂŠ fermento corrumpatur?

Songez donc que dans la vie, soit dans son for intĂ©rieur, soit dans ses rapports avec son prochain, l’homme ne peut rien faire de beau (car le beau est la chose capitale, non-seulement en fait de beaux-arts, mais en toutes choses), s’il ne s’inspire de Philautie (l’amour-propre) qui siĂ©ge Ă  ma droite et que je puis bien nommer ma sƓur, tant elle me supplĂ©e presque en tous points !

Denique quid in omni uitĂŠ munere uel tecum, uel apud alios acturus es cum decoro (est enim non artis modo, uerum etiam omnis actionis caput, decere quod agas) nisi adsit dextra hĂŠc Philautia, quĂŠ mihi merito germanĂŠ est uice? Adeo strenue meas ubique partes agit.

Il faut bien que je vous le dise, il n’y a rien de plus fou que de se plaire Ă  soi-mĂȘme et de s’admirer ;

Quid autem ĂŠque stultum, atque tibi ipsi placere?

mais cependant on ne peut rien faire de beau si on ne se laisse aller Ă  ce sentiment.

te ipsum admirari? At rursum quid uenustum, quid gratiosum, quid non indecorum erit, quod agas, ipse tibi displicens?

Retranchez ce stimulant de l’amour-propre, l’orateur devient glacial, le musicien ne charme plus l’oreille, l’acteur nĂ©glige son jeu et ne recueille que des sifflets, le poĂ«te et sa muse ne sont plus que matiĂšres Ă  plaisanteries, le peintre et son art ne mĂ©ritent plus que le mĂ©pris, et le mĂ©decin meurt de faim au milieu de ses remĂšdes.

Tolle hoc uitĂŠ condimentum et protinus frigebit cum sua actione Orator, nulli placebit cum suis numeris Musicus, explodetur cum sua gesticulatione Histrio, ridebitur una suis cum Musis Poeta, sordebit cum arte Pictor, esuriet cum pharmacis Medicus.

Sans l’amour-propre, le beau NĂ©rĂ©e et le hideux Thersite, Phaon le rajeuni et l’antique Nestor sont Ă©gaux ; sans l’amour-propre, impossible de distinguer le sot de l’homme d’esprit, le causeur agrĂ©able du lourdaud, le paysan de l’homme du monde.

Postremo pro Nireo Thersites, pro Phaone Nestor, pro Minerua suslls, pro facundo infans, pro urbano rusticus uideberis.

Tant il est vrai que chacun doit se caresser soi-mĂȘme et se donner son propre suffrage avant de prĂ©tendre Ă  celui des autres.

In tantum necesse est, ut sibi quoque quisque blandiatur, et assentatiuncula quapiam sibi prius commendetur, quam aliis possit esse commendatus.

C’est un grand point pour ĂȘtre heureux, qu’on soit ce que l’on veut ĂȘtre, et c’est Ă  ma sƓur Philautie (l’amour-propre) qu’on est redevable de cet avantage ; c’est elle qui rend tout le monde satisfait de son physique, de son esprit, de sa naissance, de sa condition, de ses mƓurs et de sa patrie. Si bien que l’Irlandais ne voudrait pas changer avec l’Italien, le Thrace avec l’AthĂ©nien, le Scythe avec l’habitant des Îles FortunĂ©es.

Denique cum prĂŠcipua felicitatis pars sit, ut quod sis, esse uelis, nimirum totum hoc prĂŠstat compendio mea Philautia, ut neminem suĂŠ formĂŠ, neminem sui ingenii, neminem generis, neminem loci, neminem instituti, nemiminem patriĂŠ poeniteat, adeo, ut nec Irlandus cum Italo, nec Thrax cum Atheniensi, nec Scytha cum Insulis Fortunatis cupiat permutare.

Admirable sollicitude de la nature qui, dans une telle diversitĂ© de choses, parvient Ă  mettre l’égalitĂ© !

Et o singularem naturĂŠ sollicitudinem, ut in tanta rerum uarietate paria fecit omnia.

Si elle refuse à l’un quelques-uns de ses dons, à celui-là elle accorde un grain en plus de Philautie. Mais, je suis bien folle de dire qu’elle lui refuse quelque don, puisqu’elle lui en accorde un qui les renferme tous !

Vbi dotibus suis nonnihil detraxit, ibi plusculum PhilautiĂŠ solet addere, quamquam hoc ipsum stulte profecto dixi, cum hĂŠc ipsa dos sit uel maxima.

Je veux aller plus loin, je veux vous prouver qu’il n’y a pas d’actions d’éclat que je n’inspire, pas d’arts ni de sciences que je n’aie pour ainsi dire créés.

Vt ne dicam interim, nullum egregium facinus adiri, nisi meo impulsu, nullas egregias artes, nisi me auctore fuisse repertas.

XXIII

XXIII

La guerre n’est-elle pas le théùtre des actions les plus vantĂ©es, le champ oĂč croissent les lauriers ? Et cependant, trouvez-moi rien de plus fou que de s’engager, sans trop savoir pourquoi, la plupart du temps, dans des entreprises de cette sorte, qui toujours apportent aux deux partis plus de maux que de biens.

An non omnium laudatorum facinorum seges ac fons est bellum? Porro quid stultius, quam ob causas, nescio quas, certamen eiusmodi suscipere, unde pars utraque semper plus aufert incommodi quam boni?

Ceux qui tombent on n’en parle pas, comme jadis Ă  MĂ©gare.

Nam eorum qui cadunt, veluti Megarensium oudeis logos.

Lorsque deux armĂ©es sont en prĂ©sence, lorsque le clairon retentit, Ă  quoi pourraient ĂȘtre bons ces philosophes extĂ©nuĂ©s par l’étude et puisant Ă  peine un souffle de vie dans un sang refroidi ? Ce qu’il faut alors, ce sont des gars bien nourris et robustes, animĂ©s d’autant plus de courage qu’ils ont moins de bon sens.

Dein cum iam utrimque constitere ferratĂŠ acies, et rauco crepuerunt cornua cantu, quis, oro, Sapientum istorum usus, qui studiis exhausti, vix tenui frigidoque sanguine spiritum ducunt, crassis ac pinguibus opus est, quibus quam plurimum adsit audaciĂŠ, mentis quam minimum.

À moins qu’on ne veuille se contenter de guerriers de la force de DĂ©mosthĂšne, qui, selon le conseil d’Archiloque, jeta son bouclier Ă  la vue de l’ennemi, et se montra aussi pitoyable soldat qu’il Ă©tait excellent orateur.

Nisi si quis Demosthenem militem malit, qui Archilochi sequutus consilium, vix conspectis hostibus, abiecto clypeo fugit tam ignavus miles, quam orator sapiens.

L’intelligence, pourra-t-on m’objecter, trouve aussi sa place à la guerre ;

Sed consilium, inquiunt, in bellis plurimum habet momenti.

je n’en disconviens pas, quant au gĂ©nĂ©ral ; encore est-ce une intelligence militaire et non pas philosophique qu’il lui faut ; quant au reste, les parasites, les proxĂ©nĂštes, les paysans, les imbĂ©ciles, les gueux, en un mot ce que l’on appelle la lie du peuple, suffit amplement pour cueillir les lauriers de la victoire, lauriers auxquels ne pourraient prĂ©tendre les philosophes les plus illuminĂ©s.

Equidem fateor in duce, verum id quidem militare, non philosophicum, alioqui parasitis, lenonibus, latronibus, sicariis, agricolis, stupidis, obĂŠratis, et huiusmodi mortalium fece res tam prĂŠclara geritur, non Philosophis lucernariis.

XXIV

XXIV

Il est facile de juger Ă  quel point les philosophes sont inaptes aux choses de la vie par l’exemple de Socrate ; ce sage unique au dire peu sage de l’oracle d’Apollon, lequel, obligĂ© Ă  traiter en public je ne sais quelle affaire, s’en tira si mal qu’il emporta les huĂ©es de tout son auditoire. Force nous est bien pourtant d’avouer que Socrate n’était pas dĂ©jĂ  tant fou lorsqu’il refusait le titre de sage pour l’attribuer Ă  Dieu seul, ou lorsqu’il recommandait au philosophe de se tenir Ă©loignĂ© de la politique ; bien qu’il eĂ»t mieux fait au fond d’enseigner qu’on doit s’abstenir de la sagesse, lorsqu’on veut vĂ©ritablement compter parmi les hommes.

Qui quidem quam sint ad omnem vitĂŠ usum inutiles, vel Socrates ipse unus Apollinis oraculo sapiens, sed minime sapienter iudicatus, documento esse potest, qui nescio quid publice conatus agere, summo cum omnium risu discessit. Quamquam viris in hoc non usquequaque desipit, quod sapientis cognomen non agnoscit, atque ipsi Deo rescribit, quodque censet sapienti a Republica tractanda abstinendum esse, nisi quod potius monere debuerat, a sapientia temperandum ei, qui velit in hominum haberi numero.

La cause de sa condamnation à boire la ciguë est-elle autre chose que son excÚs de sagesse ?

Deinde quid eumdem accusatum ad cicutam bibendam adegit, nisi sapientia?

Au lieu de philosopher sur les nuages et les idĂ©es, au lieu de mesurer le pas d’une puce et d’admirer le bourdonnement d’une mouche, que n’a-t-il appris ce qui est nĂ©cessaire au commerce de la vie ? il eĂ»t Ă©vitĂ© son sort. Et Platon, ce cĂ©lĂšbre disciple de Socrate, comment a-t-il dĂ©fendu la vie de son maĂźtre ? Le bel avocat vraiment ! le bruit de la foule l’ahurit, et c’est Ă  peine s’il peut achever sa premiĂšre pĂ©riode.

Nam dum nubes et ideas philosophatur, dum pulicis pedes metitur, dum culicum vocem miratur, quĂŠ ad vitam communem attinent, non didicit.

Que dire encore de Théophraste,

Sed adest prĂŠceptori de capite periclitanti discipulus Plato, egregius, scilicet, patronus, qui turbĂŠ strepitu offensus, vix dimidiatam illam periodum pronunciare potuit.

lui qui s’avança un jour dans une assemblĂ©e pour y prendre la parole, et resta coi comme en face d’un loup. Ce gaillard-lĂ  n’était-il pas bien propre Ă  exciter le courage des soldats au fort de la bataille ?

Iam quid dicam de Theophrasto?

Parlez-moi encore d’Isocrate, si timide, qu’il n’osa jamais ouvrir la bouche en public ; ou bien de CicĂ©ron, ce pĂšre de l’éloquence romaine, qui tremblait et bĂ©gayait comme un enfant Ă  chaque exorde de ses discours.

qui progressus in concionem, repente obmutuit, perinde quasi lupo conspecto. Qui militem animasset in bello? Isocrates ob ingenii timiditatem nec hiscere umquam est ausus.

Il est vrai que Fabius regarde cette timiditĂ© comme la marque d’un orateur intelligent et qui connaĂźt le danger.

M. Tullius eloquentiĂŠ RomanĂŠ parens, semper indecora trepidatione, perinde quasi puer singultiens, exordiri consuevit: Idque Fabius interpretatur cordati oratoris et periculum intelligentis argumentuml.

Mais parler ainsi n’est-ce pas prĂ©cisĂ©ment reconnaĂźtre que la sagesse est un obstacle Ă  bien faire ?

Verum cum hoc dicit, an non palam fatetur sapientiam obstare ad rem probe gerendam?

Que serait-il advenu de ces philosophes, s’il eĂ»t fallu qu’ils s’escrimassent pour tout de bon avec le fer, eux qui s’évanouissaient dĂ©jĂ  de peur Ă  l’idĂ©e de se battre Ă  coups de langue ?

Quid isti facient, cum res ferro geritur, qui tum metu exanimantur, cum nudis verbis est decertandum?

Malgré ce, Dieu sait comme on fait sonner le mot célÚbre de Platon : Heureux seraient les peuples si les rois étaient philosophes, ou si les philosophes étaient rois !

Et post hĂŠc celebratur, si Diis placet, prĂŠclara illa Platonis sententia, beatas fore respublicas, si aut imperent philosophi, aut philosophentur Imperatores.

Interrogez l’histoire, vous resterez convaincus que les États pĂątirent toutes les fois que le pouvoir a Ă©tĂ© entre les mains d’un philosophe ou d’un homme de lettres.

Imo si consules historicos, reperies, nimirum, nullos reipublicĂŠ pestilentiores fuisse Principes, quam si quando in philosophastrum aliquem aut litteris addictum inciderit imperium.

L’exemple des deux Caton, si je ne me trompe, est bien suffisant pour le prouver. L’un troubla la RĂ©publique par ses accusations inopportunes, l’autre prĂ©cipita la ruine de la libertĂ© en mettant trop de zĂšle Ă  la dĂ©fendre.

Cuius rei satis, opinor, faciunt fidem Catones, quorum alter insanis delationibus reipublicĂŠ tranquillitatem vexavit, alter libertatem Populi Romani, dum nimium sapienter vindicat, funditus subvertit.

Il en a Ă©tĂ© ainsi des Brutus, des Cassius, des Gracques et de CicĂ©ron lui-mĂȘme, qui ne fut pas moins funeste Ă  Rome que DĂ©mosthĂšne ne l’avait Ă©tĂ© Ă  AthĂšnes.

Adde his Brutos, Cassios, Gracchos, ac Ciceronem etiam ipsum, qui non minus pestilens fuit Romanorum ReipublicĂŠ, quam Demosthenes Atheniensium.

J’admets, pour un instant, qu’Antonin fut un bon empereur, bien qu’on pourrait le contester, puisque son titre de sage l’avait rendu insupportable et odieux aux citoyens ; mais tout en le tenant pour bon, on ne peut mettre en balance les avantages de son rĂšgne avec les maux qu’il a causĂ©s, en laissant un fils comme Commode.

Porro Marcus Antoninus ut donemus bonum Imperatorem fuisse, iam id ipsum extorquere possim, fuit enim hoc ipso nomine gravis, atque invisus civibus, quod tam philosophus esset.

D’ailleurs, si tous ceux qui s’adonnent Ă  la philosophie rĂ©ussissent peu aux choses du monde, il est notoire qu’ils Ă©chouent complĂ©tement quand il s’agit de procrĂ©ation.

Sed tamen ut donemus fuisse bonum, at certe pestilentior fuit ReipublicĂŠ tali relicto filio, quam fuerat sua administratione salutaris.

En cela, il faut le dire, la nature a montrĂ© sa prudence, car elle a empĂȘchĂ© par ce moyen la lĂšpre de la sagesse d’envahir l’espĂšce humaine.

Quandoquidem solet hoc hominum genus, qui se sapientiĂŠ studio dediderunt, cum cĂŠteris in rebus, tum prĂŠcipue in liberis propagandis infelicissimum esse, providente opinor natura, ne malum hoc sapientiĂŠ inter mortales latius serpat.

CicĂ©ron avait un fils complĂ©tement dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, et les enfants du sage Socrate tenaient plus de leur mĂšre Xantipe que de lui ; c’est-Ă -dire, comme on l’a justement fait remarquer, qu’ils Ă©taient passablement fous.

Itaque Ciceroni degenerem fuisse filium constat, et sapiens ille Socrates liberos habuit matri similiores quam patri, ut non omnino pessime scripsit quidam, id est, stultos.

XXV

XXV

On passerait encore aux philosophes d’exercer les charges publiques comme les Ăąnes jouent de la lyre, s’ils Ă©taient du moins bons Ă  quelque chose dans la vie privĂ©e.

Sed utcumque ferendum si tantum ad publica munia forent onoi pros luran, nisi ad omnem prorsus vitĂŠ functionem nihil essent dexteriores.

Mais menez un philosophe au milieu d’un festin ; son silence, sa tristesse ou ses questions saugrenues troubleront aussitĂŽt la fĂȘte ;

Ad convivium adhibe sapientem, aut tristi silentio, aut molestis quĂŠstiunculis obturbabit.

faites-le danser, il dĂ©ploiera les grĂąces d’un chameau ;

Ad chorum advoca, camelum saltare dices.

si vous parvenez Ă  l’entraĂźner Ă  un spectacle, son seul aspect glacera les plaisirs de la foule, et, comme l’austĂšre Caton, on le priera de quitter le théùtre puisqu’il ne peut quitter pour une heure son air grave et sĂ©vĂšre.

Ad publicos ludos trahe, ipso vultu populi voluptatibus obstabit et cogetur e theatro migrare sapiens Cato, quandoquidem supercilium non potest ponere.

Qu’il tombe au milieu d’une conversation, c’est un loup dans une bergerie, personne n’ose plus souffler mot.

In colloquium inciderit, repente lupus in fabula.

S’agit-il d’acheter, de faire un acte quelconque, une de ces mille nĂ©gociations que veut le commerce journalier de la vie, notre philosophe n’est plus un homme, c’est une souche.

Si quid emendum, si contrahendum, breviter, si quid eorum agendum, sine quibus hĂŠc quotidiana vita transigi non potest, stipiteml dicas sapientem istum, non hominem.

Bref, lui-mĂȘme, ses parents et les siens n’ont rien Ă  attendre d’un pareil ĂȘtre ; parce qu’il est inhabile Ă  toutes choses, et qu’il se tient Ă©loignĂ© des opinions et des coutumes ordinaires.

Usque adeo neque sibi, neque patriĂŠ, neque suis usquam usui esse potest, propterea quod communium rerum sit imperitus, et a populari opinione, vulgaribusque institutis longe lateque discrepet.

Une telle diffĂ©rence de mƓurs le rend, on le comprend, odieux Ă  tout le monde. Car, retenez-le bien, tout ce qui se fait ici-bas entre les mortels est essentiellement fou, et fait par des fous pour des fous.

Qua quidem ex re odium quoque consequatur necessum est, nimirum, ob tantam vitĂŠ atque animorum dissimilitudinem. Quid enim omnino geritur inter mortales non stultitiĂŠ plenum, idque a stultis, et apud stultos?

Qui veut seul s’opposer à l’entraünement universel, n’a selon moi pour ressource que de suivre l’exemple de Timon le Misanthrope, et d’aller jouir dans quelque solitude profonde de sa tant belle sagesse.

Quod si quis unus universis velit obstrepere, huic ego suaserim, ut Timonem imitatus, in solitudinem aliquam demigret, atque ibi solus sua fruatur sapientia.

XXVI

XXVI

Pour en revenir Ă  notre sujet, quelle force a pu rassembler en citĂ©s l’espĂšce humaine encore sauvage, cruelle et ignorante ? N’est-ce pas la flatterie ?

Verum ut ad id quod institueram, revertar: quĂŠ vis saxeos, quernos, et agrestes illos homines in civitatem coegit, nisi adulatio?

C’est lĂ  le vĂ©ritable sens des mythes de la lyre d’Amphion et d’OrphĂ©e. — Remarquez bien ceci. —

Nihil enim aliud significat illa Amphionis et Orpheil cithara.

Comment la plĂšbe de Rome, lorsqu’elle voulait se porter Ă  toutes extrĂ©mitĂ©s, fut-elle ramenĂ©e au calme ?

QuĂŠ res plebem Romanam iam extrema molientem, in concordiam civitatis revocavit?

Est-ce par une exhortation philosophique ?

Num oratio philosophica?

Point du tout.

Minime.

Il a suffi pour cela d’un apologue puĂ©ril et ridicule, oĂč il Ă©tait question de membres et de ventre.

Imo ridiculus ac puerilis apologus de ventre, reliquisque corporis membris confictus.

ThĂ©mistocle produisit le mĂȘme effet avec la fable du Renard et du HĂ©risson.

Idem valuit Themistoclis apologus consimilis de vulpe et ericio.

Toute l’éloquence philosophique aurait Ă©chouĂ© oĂč Sertorius a rĂ©ussi avec la fable de la Biche, avec celle des Deux chiens, dĂ©jĂ  employĂ©e en pareil cas par Lycurgue, ou bien encore la fameuse histoire des Queues de chevaux Ă©pilĂ©es.

QuĂŠ Sapientis oratio tantumdem potuisset, quantum commentitia illa cerva Sertorii potuit quantum Laconis illius de duobus canibus deque vellendis equinĂŠ caudĂŠ pilis ridendum commentum?

Je ne veux rien dire de Minos et de Numa qui gouvernùrent si facilement la folle multitude avec leurs contes en l’air.

Ut ne quid dicam de Minoe, deque Numa, quorum uterque fabulosis inventis stultam multitudinem rexit.

Il suffit de pareilles niaiseries pour remuer profondĂ©ment cette Ă©norme et puissante bĂȘte qu’on appelle le peuple.

Huiusmodi nugis commovetur ingens ac potens illa bellua, populus.

XXVII

XXVII

Citez-moi donc une ville qui ait jamais adoptĂ© les lois de Platon ou d’Aristote ou les maximes de Socrate. Qui a inspirĂ© aux DĂ©cius de se sacrifier pour le salut de leur patrie ? qui a entraĂźnĂ© Curtius vers le gouffre, si ce n’est la gloriole, cette douce syrĂšne que conspuent si bien nos philosophes.

At rursum, quĂŠ civitas umquam Platonis, aut Aristotelis leges, aut Socratis dogmata recepit? Tum autem quĂŠ res Deciis persuasit, ut ultro sese Diis Manibus devoverent? Quod Q. Curtium in specum traxit, nisi inanis gloria, dulcissima quĂŠdam Siren, sed mirum quam a Sapientibus istis damnata?

Écoutez-les, ces sages. — Quoi de plus fou, vous diront-ils, que de flatter lĂąchement le peuple pour poser sa candidature aux honneurs, que d’acheter ses faveurs par des profusions, de se complaire Ă  ses acclamations vĂ©nales, de se donner triomphalement en spectacle comme une idole ou de se planter au beau milieu du Forum comme une statue d’airain ?

Quid enim stultius, inquiunt, quam supplicem candidatum blandiri populo, congiariis favorem emere, venari tot stultorum applausus, acclamationibus sibi placere, in triumpho veluti signum aliquod populo spectandum circumferri, ĂŠneum in foro stare?

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