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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 12

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

Platon définit la philosophie, la méditation de la mort, car la philosophie comme la mort détache du monde matériel.

Proinde Philosophiam definit esse mortis meditationem, quod ea mentem a rebus visibilibus, ac corporeis abducat, quod idem utique mors facit.

Tant que l’ñme fait bon usage des organes du corps, l’homme est rĂ©putĂ© prĂšs de tous jouir de son bon sens : mais si, brisant ses fers, elle cherche la libertĂ© et dĂ©serte sa prison, l’homme est fou.

Itaque quam diu animus corporis organis probe utitur, tam diu sanus appellatur, verum ubi ruptis iam vinculis, conatur in libertatem asserere sese, quasique fugam ex eo carcere meditatur, tum insaniam vocant.

À cet Ă©gard, le doute mĂȘme n’est plus permis lorsque cette sĂ©paration est le rĂ©sultat d’une maladie ou du dĂ©rangement des organes.

Id si forte contingit morbo, vitioque organorum, prorsus omnium consensu, insania est.

Ce sont cependant les fous de cette espĂšce qui prĂ©disent l’avenir, parlent des langues et des littĂ©ratures qu’ils n’ont jamais apprises, et revĂȘtent les caractĂšres de l’inspiration divine.

Et tamen hoc quoque genus hominum videmus futura prĂŠdicere, scire linguas ac litteras, quas antea numquam didicerant, et omnino divinum quiddam prĂŠ se ferre.

Certes, tout cela n’arrive que parce que l’ñme, affranchie des biens du corps, retrouve ses vertus premiùres.

Neque dubium est id inde accidere quod mens a contagio corporis paulo liberior incipit nativam sui vim exserere.

La mĂȘme cause produit des effets identiques chez les mourants : le souffle divin semble inspirer leurs derniĂšres paroles.

Idem arbitror esse in causa, cur laborantibus vicina morte, simile quiddam soleat accidere, ut tamquam afflati prodigiosa quĂŠdam loquantur.

L’exaltation de la piĂ©tĂ© agit dans le mĂȘme sens ; ce n’est pas, si vous le voulez, le mĂȘme genre de folie ; mais c’est quelque chose de si voisin, que les trois quarts des hommes ne feront pas la distinction ; surtout quand ils verront cette folie frapper spĂ©cialement quelques pauvres sires qui vivent tout Ă  fait en dehors de la sociĂ©tĂ©.

Rursum si id eveniat studio pietatis, fortasse non est idem insaniĂŠ genus, sed tamen adeo confine, ut magna pars hominum meram insaniam esse iudicet, prĂŠsertim cum pauculi homunciones ab universo mortalium coetu, tota vita dissentiant.

Les uns et les autres rĂ©alisent alors la fiction de l’antre de Platon. Ce philosophe suppose des captifs retenus au fond d’un antre, oĂč il ne se prĂ©sente Ă  leurs yeux que des ombres.

Itaque solet iis usu venire, quod iuxta Platonicum figmentum, opinor, accidere iis, qui in specu vincti rerum umbras mirantur, et fugitivo illi, qui reversus in antrum, veras res vidisse se prĂŠdicat, illos longe falli, qui prĂŠter miseras umbras nihil aliud esse credant.

L’un d’eux s’échappe ; Ă  son retour, il leur dit qu’il a vu des choses rĂ©elles, et que pour eux ils ne sont que dupes d’une pure illusion. —

Etenim sapiens hic commiseratur, ac deplorat illorum insaniam, qui tanto errore teneantur.

Le sage a pitiĂ© des fous et dĂ©plore l’erreur qui les fascine ; les fous regardent la sagesse comme du dĂ©lire et l’envoient promener. Des mondains aux dĂ©vots, voici la diffĂ©rence : les premiers, absorbĂ©s dans la matiĂšre, ne voient rien au delĂ  ;

Illi vicissim illum veluti delirantem rident, atque eiiciunt. Itidem vulgus hominum ea quĂŠ maxime corporea sunt, maxime miratur, eaque prope sola putat esse.

les seconds, dĂ©tachĂ©s complĂštement de la terre, s’absorbent dans la contemplation des choses spirituelles.

Contra pii, quo quidquam propius accedit ad corpus, hoc magis negligunt, totique ad invisibilium rerum contemplationem rapiuntur.

Les uns songent avant tout aux richesses et Ă  leur bien-ĂȘtre ; le soin de leur Ăąme ne vient qu’aprĂšs, quand ils y croient, bien entendu, car faute de la voir, la plupart la mettent en doute.

Nam isti primas partes tribuunt divitiis, proximas corporis commodis, postremas animo relinquunt: quem tamen plerique nec esse credunt, quia non cernatur oculis.

Les autres tendent de toutes leurs aspirations vers Dieu, l’ĂȘtre simple par excellence ; et aprĂšs Dieu, pour l’amour de Dieu encore, c’est l’ñme, son reflet, qui concentre toute leur sollicitude ; quant au corps, ils ne s’en retournent pas, et l’argent leur semble chose immonde qu’ils mĂ©prisent.

E diverso illi primum in ipsum Deum, rerum omnium simplicissimum, toti nituntur: secundum hunc, et tamen in hoc, quod ad illum quam proxime accedit, nempe animum: corporis curam negligunt, pecunias ceu putamina prorsus aspernantur, ac fugitant.

S’ils sont forcĂ©s de s’en occuper, ils ont comme s’ils n’avaient pas ; ils possĂšdent comme s’ils ne possĂ©daient pas. —

Aut si quid huiusmodi rerum tractare coguntur, gravatim, ac fastidienter id faciunt, habent tamquam non habentes, possident tamquam non possidentes.

MĂȘme diffĂ©rence se retrouve entre eux dans toutes les choses de la vie. Tous nos sens tiennent au corps, quelques-uns de fort prĂšs mĂȘme, tels sont :

Sunt et in singulis rebus, gradus multum inter istos diversi. Principio sensus tametsi omnes cum corpore cognationem habeant, tamen quidam sunt ex his crassiores, ut tactus, auditus, visus, olfactus, gustus.

le toucher, l’ouĂŻe, la vue, l’odorat et le goĂ»t.

Quidam magis a corpore semoti, veluti memoria, intellectus, voluntas.

D’autres, comme la mĂ©moire, l’entendement et la volontĂ©, sont plus indĂ©pendants du physique.

Igitur ubi se intenderit animus, ibi valet.

Selon que l’ñme s’attache plus aux uns qu’aux autres, elle est plus prĂ©pondĂ©rante. Les dĂ©vots, qui cultivent de toute la vigueur de leur Ăąme les facultĂ©s les plus subtiles, s’absorbent si bien en elles, qu’ils deviennent Ă©trangers au monde extĂ©rieur ;

Pii quoniam omnis animi vis ad ea contendit, quĂŠ sunt a crassioribus sensibus alienissima, in his velut obbrutescunt, atque obstupescunt.

les mondains font la contrepartie, et nĂ©gligent d’autant plus celles-lĂ  qu’ils s’attachent plus aux autres. C’est ainsi qu’on raconte de quelques saints personnages qu’ils burent, sans s’en apercevoir, de l’huile pour du vin.

Contra vulgus in his plurimum valet, in illis quam minimum. Inde est, quod audimus nonnullis divinis viris accidisse, ut oleum vini loco biberint.

Parmi les affections de l’ñme, il en est qui sont, pour ainsi dire, toutes corporelles, la luxure, la gourmandise, la paresse, la colĂšre, l’orgueil, l’envie. À celles-lĂ , les dĂ©vots font une guerre acharnĂ©e ; le commun des mortels croirait la vie impossible sans elles.

Rursum in affectibus animi, quidam plus habent cum pingui corpore commercii, veluti libido, cibi somnique appetentia, iracundia, superbia, invidia: cum his irreconciliabile bellum piis, contra vulgus sine his vitam esse non putat.

Ensuite, il y a les affections saintes, qui semblent inspirĂ©es par la nature elle-mĂȘme, comme l’amour de la patrie, l’amour paternel, l’amour filial, l’amitiĂ©.

Deinde sunt quidam affectus medii, quasique naturales, ut amor patris, caritas in liberos, in parentes, in amicos: His vulgus nonnihil tribuit.

Le vulgum pecus y est facilement accessible. Les dĂ©vots au contraire mettent tous leurs soins Ă  les dĂ©raciner de leurs cƓurs ou plutĂŽt Ă  les spiritualiser de telle façon que, par exemple, ils n’aimeront pas leur pĂšre comme pĂšre, car Ă  ce titre ils ne lui doivent que la vie physique, qu’ils ont reçue au moins autant du crĂ©ateur que de lui ; ils l’aimeront parce que c’est un excellent homme, dans lequel ils retrouvent une Ă©tincelle de l’intelligence divine, qui seule est le bien suprĂȘme, hors duquel il n’y a rien Ă  aimer ou Ă  dĂ©sirer.

At illi hos quoque student ex animo revellere, nisi quatenus ad summam illam animi partem adsurgant, ut iam parentem ament, non tamquam parentem, quid enim ille genuit, nisi corpus ? quamquam hoc ipsum Deo parenti debetur, sed tamquam virum bonum, et in quo luceat imago summĂŠ illius mentis, quam unam summum bonum vocant, et extra quam nihil nec amandum nec expetendum esse prĂŠdicant.

Leur rĂšgle de conduite consiste sinon Ă  mĂ©priser les choses visibles, du moins Ă  ne faire cas que de celles qu’ils ne voient pas.

Hac eadem regula reliqua item omnia vitĂŠ officia metiuntur, ut ubique id quod visibile est, si non est omnino contemnendum, tamen longe minoris faciant, quam ea quĂŠ videri nequeunt.

Dans les sacrements comme dans les autres devoirs de piĂ©tĂ©, ils distinguent soigneusement ce qui est de l’ñme et ce qui est du corps.

Aiunt autem et in Sacramentis, atque ipsis pietatis officiis, corpus et spiritum inveniri.

S’abstenir de viande et aller coucher sans souper, voilĂ  un jeĂ»ne complet selon le peuple. Le dĂ©vot ne lui accorde aucune valeur, si l’on n’a refrĂ©nĂ© ses passions, rĂ©primĂ© sa colĂšre et son orgueil, si en un mot l’ñme, se dĂ©chargeant en partie du fardeau corporel, ne s’est Ă©lancĂ©e vers le ciel pour en connaĂźtre et en goĂ»ter les dĂ©lices.

Velut in ieiunio non magni ducunt, si quis tantum a carnibus, coenaque abstineat, id quod vulgus absolutum esse ieiunium existimat, nisi simul et affectibus aliquid adimat, ut minus permittat irĂŠ quam soleat, minus superbiĂŠ: utque ceu minus iam onustus mole corporea, spiritus ad coelestium bonorum gustum, fruitionemque enitatur.

Ils raisonnent de mĂȘme Ă  l’égard de la messe ; les cĂ©rĂ©monies, selon eux, ne sont pas Ă  dĂ©daigner, mais, en elles-mĂȘmes, elles ne sont qu’inutiles ou nuisibles si l’on ne se pĂ©nĂštre de l’esprit des choses cachĂ©es sous les symboles.

Similiter et in synaxi, tametsi non est aspernandum, inquiunt, quod cerimoniis geritur, tamen id per se, aut parum est conducibile, aut etiam perniciosum, nisi id quod est spiritale accesserit, nempe hoc quod signis illis visibilibus reprĂŠsentatur.

Le sacrifice de l’autel est la reprĂ©sentation de la mort de JĂ©sus-Christ, les chrĂ©tiens doivent la reproduire dans leur cƓur, en crucifiant, en ensevelissant, pour ainsi dire, leurs passions, afin de ressusciter Ă  une vie nouvelle et de ne faire qu’un avec le Sauveur, comme l’Eucharistie ne fait qu’un avec lui.

ReprĂŠsentatur autem mors Christi, quam domitis, exstinctis, quasique sepultis corporis affectibus, exprimere Mortales oportet, ut in novitatem vitĂŠ resurgant, utque unum cum illo, unum item inter sese fieri queant.

Voilà la conduite, voilà les méditations des dévots.

HĂŠc igitur agit, hĂŠc meditatur ille pius.

Pour le vulgaire, prendre part Ă  la messe, c’est ĂȘtre au pied des autels, le plus prĂšs possible de l’officiant, entendre les oremus des prĂȘtres, et rester spectateur de leurs cĂ©rĂ©monies.

Contra, vulgus sacrificium nihil aliud esse credit, quam adesse altaribus, idque proxime, audire vocum strepitum, aliasque id genus cerimoniolas spectare.

Ce n’est pas seulement dans ces circonstances, que nous ne donnons que comme exemples, mais dans sa vie tout entiĂšre, que le dĂ©vot oublie son corps pour s’élever aux choses Ă©ternelles, invisibles et spirituelles. —

Nec in his tantum, quĂŠ dumtaxat exempli gratia proposuimus, sed simpliciter in omni vita refugit pius ab his quĂŠ corpori cognata sunt, ad ĂŠterna, ad invisibilia, ad spiritalia rapitur.

Que rĂ©sulte-t-il de cette diffĂ©rence d’opinions entre l’homme de la terre et l’homme du ciel ? qu’ils se taxent mutuellement de folie. —

Proinde cum summa sit inter hos et illos omnibus de rebus dissensio, fit ut utrique alteris insanire videantur.

Je dois vous dire cependant que, selon moi, la folie me semble tout entiÚre du cÎté de nos pieux personnages.

Quamquam id vocaibuli rectius in pios competit quam in vulgus, mea quidem sententia.

LXVII

LXVII

Et vous en conviendrez certainement si, tenant ma promesse, je vous prouve que ce souverain bien auquel ils aspirent n’est autre qu’un certain Ă©tat de folie.

Quod quidem magis perspicuum fiet, si quemadmodum pollicita sum, paucis demonstraro, summum illud prĂŠmium nihil aliud esse, quam insaniam quamdam.

Je vais vous dĂ©velopper Ă  peu prĂšs cette idĂ©e de Platon que la folie des amants est la plus douce des fĂ©licitĂ©s. —

Primum igitur existimate, Platonem tale quiddam iam tum somniasse, cum, amantium furorem omnium felicissimum esse, scriberet.

Celui qui aime avec transport ne vit plus pour ainsi dire en soi, il vit dans l’objet de son amour, et plus il se dĂ©tache de lui-mĂȘme pour s’identifier avec cet objet, plus son bonheur est parfait.

Etenim qui vehementer amat iam non in se vivit, sed in eo quod amat, quoque longius a se ipso digreditur, et in illud demigrat, hoc magis ac magis gaudet.

Nous l’avons dit dĂ©jĂ , lorsque l’ñme devient Ă©trangĂšre au corps, c’est un signe de folie,

Atque cum animus a corpore peregrinari meditatur, neque probe suis utitur organis, istud haud dubie furorem recte dixeris.

car que signifieraient sans cela les expressions proverbiales : il est hors de lui,
 revenez à vous,
 il est revenu à lui.

Alioqui quid sibi vult, quod vulgo etiam dicunt: ‘Non est apud se, et, ad te redi, et, sibi redditus est?’

Or, s’il est vrai que plus l’amour est parfait, plus grande est la folie et plus complet le bonheur,

Porro quo amor est absolutior, hoc furor est maior, ac felicior.

vous voyez en quoi consiste cette félicité céleste aprÚs laquelle les dévots soupirent de toute leur ardeur.

Ergo quĂŠnam futura est illa coelitum vita, ad quam piĂŠ mentes tanto studio suspirant?

Chez eux l’esprit tout-puissant et victorieux absorbera le corps ;

Nempe spiritus absorbebit corpus, utpote victor ac fortior.

et cela d’autant plus facilement que ce corps aura dĂ©jĂ  Ă©tĂ© prĂ©parĂ© Ă  cette transformation par la pĂ©nitence.

Idque hoc faciet facilius, partim quod iam velut in suo regno est, partim quod iam olim in vita corpus, ad huiusmodi transformationem repurgarit, atque extenuarit.

L’esprit Ă  son tour sera absorbĂ© par l’ñme suprĂȘme et toute-puissante. De sorte que l’homme tout entier sera hors de lui et qu’il ne sera heureux que parce qu’il trouve un plaisir ineffable Ă  se fondre dans ce souverain bien qui attire Ă  lui toutes choses.

Deinde spiritus a mente illa summa mire absorbebitur, quippe infinitis partibus potentiore. Ita ut iam totus homo extra se futurus sit, nec alia ratione felix futurus, nisi quod extra sese positus, patietur quiddam ineffabile a summo illo bono, omnia in se rapiente.

Cette fĂ©licitĂ©, il est vrai, ne sera parfaite que dĂšs l’instant oĂč l’ñme et le corps rĂ©unis jouiront ensemble de l’immortalitĂ©. Cependant comme l’existence des dĂ©vots, toute consacrĂ©e Ă  la mĂ©ditation de cette vie cĂ©leste, en est une image sur la terre, ils ont comme un avant-goĂ»t, une jouissance anticipĂ©e du bonheur Ă©ternel.

Iam hĂŠc felicitas quamquam tum demum perfecta contingit, cum animi receptis pristinis corporibus, immortalitate donabuntur: Tamen quoniam piorum vita nihil aliud est, quam illius vitĂŠ meditatio, ac velut umbra quĂŠdam, fit ut prĂŠmii quoque illius aliquando gustum aut ardorem aliquem sentiant.

Ce n’est lĂ  qu’une goutte en comparaison de la source immense de la fĂ©licitĂ© divine, mais cette goutte, dans sa mĂ©diocritĂ©, vaut mieux que toutes les dĂ©lices humaines ensemble ;

Id tametsi minutissima quĂŠdam stillula est, ad fontem illum ĂŠternĂŠ felicitatis, tamen longe superat universas corporis voluptates, etiam si omnes omnium mortalium deliciĂŠ in unum conferantur.

tant les délices spirituelles surpassent celles des sens ! tant les biens invisibles sont au-dessus des biens du monde !

Usque adeo prĂŠstant spiritualia corporalibus, invisibilia visibilibus.

C’est lĂ  le bonheur qu’annonçait le prophĂšte aux Ă©lus lorsqu’il a dit : « Pas d’Ɠil qui ait jamais vu, pas d’oreille qui ait jamais entendu, pas de cƓur qui ait senti les plaisirs que le Seigneur rĂ©serve Ă  ceux qu’il aime. »

Hoc nimirum est quod pollicetur Propheta: ‘Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis adscenderunt, qué préparavit Deus diligentibus se’.

La vie des dĂ©vots est donc une espĂšce de folie qui, loin de leur ĂȘtre enlevĂ©e par la mort, arrive par elle Ă  sa perfection.

Atque, hĂŠc est MoriĂŠ pars, quĂŠ non aufertur commutatione vitĂŠ, sed perficitur.

Peu de mortels l’ont ici-bas en partage ; il est facile de les connaĂźtre Ă  leur aspect particulier ; leurs discours manquent de suite, leur voix Ă©trange dit des paroles vides de sens, et leur physionomie change Ă  chaque instant ; tour Ă  tour, on les voit joyeux et abattus ;

Hoc igitur quibus sentire licuit, contingit autem perpaucis, ii patiuntur quoddam dementiĂŠ simillimum, loquuntur quĂŠdam non satis cohĂŠrentia, nec humano more, sed dant sine mente sonum, deinde subinde totam oris speciem vertunt.

ils pleurent, rient, soupirent en un instant ; en un mot, ils sont hors d’eux-mĂȘmes.

Nunc alacres, nunc deiecti, nunc lacrymant, nunc rident, nunc suspirant; in summa, vere toti extra se sunt.

Revenus Ă  eux, ils ne savent pas d’oĂč ils viennent ; Ă©taient-ils dans leur corps ou l’avaient-ils quittĂ© ? Ont-ils dormi ? ont-ils veillĂ© ? Qu’ont-ils vu ? qu’ont-ils entendu ? qu’ont-ils dit ? qu’ont-ils fait ? ils n’en ont qu’un vague souvenir ; tout ce qu’ils peuvent affirmer, c’est qu’ils Ă©taient parfaitement heureux dans leur dĂ©lire,

Mox ubi ad sese redierint, negant se scire, ubi fuerint, utrum in corpore, an extra corpus, vigilantes an dormientes, quid audierint, quid viderint, quid dixerint, quid fecerint, non meminerunt, nisi tamquam per nebulam, ac somnium, tantum hoc sciunt se felicissimos fuisse, dum ita desiperent.

qu’ils sont dĂ©solĂ©s d’ĂȘtre rendus Ă  leur bon sens et dĂ©sireraient rester toujours dans une pareille extase. —

Itaque plorant sese resipuisse, nihilque omnium malint, quam hoc insaniĂŠ genus perpetuo insanire.

Tel est ce léger avant-goût du bonheur éternel.

Atque hĂŠc est futurĂŠ felicitatis tenuis quĂŠdam degustatiuncula.

LXVIII

LXVIII

Mais je passe les bornes et il faut en finir.

Verum ego iam dudum oblita mei huper ta eskammena pĂȘdĂŽ.

Si vous trouvez que j’ai dĂ©raisonnĂ© ou trop causĂ©, rappelez-vous que je suis la Folie, et femme qui pis est.

Quamquam si quid petulantius aut loquacius a me dictum videbitur, cogitate et Stultitiam, et mulierem dixisse.

Souvenez-vous aussi du proverbe grec : Un fou quelquefois parle avec sens et raison. À moins que vous ne pensiez pas que ce dicton puisse s’appliquer à mon sexe.

Sed interim tamen memineritis illius GrĂŠcanici proverbii pollaki toi kai mĂŽros anĂȘp katakairion eipen, nisi forte putatis hoc ad mulieres nihil attinere.

Vous vous attendez Ă  une conclusion, je le vois bien. Triples fous que vous ĂȘtes ! Croyez-vous donc que je me souviens d’un seul mot du pot-pourri que je viens de vous dĂ©biter ? —

Video vos epilogum exspectare, sed nimium desipitis, siquidem arbitramini, me quid dixerim etiam dum meminisse, cum tantam verborum farraginem effuderim.

Les anciens disaient : « Je hais un convive qui a trop bonne mémoire. »

Vetus illud, misĂŽ mnamona sumpotan. Novum hoc, misĂŽ mnamona akroatĂȘn.

Et moi, je vous dis : Je hais un auditeur qui se souvient de tout. Adieu donc, applaudissez, vivez en joie, et buvez sec, illustres adeptes de la Folie !

Quare valete, plaudite, vivite, bibite, MoriĂŠ celeberrimi MystĂŠ.

fin

Telos.

РэĐșĐ»Đ°ĐŒĐ°