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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах. ĐĄŃ‚Đ°Ń€ĐŸĐœĐșа 11

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

C’est lui encore qui a Ă©crit : « Qui cherche la science cherche la douleur ; il y a de grandes souffrances dans une grande intelligence. »

Eodem pertinet illud quoque: ‘Qui apponit scientiam, apponit dolorem, et in multo sensu, multa indignatio.’

Ce mĂȘme penseur ne s’écarte pas beaucoup, de ses idĂ©es lorsqu’il ajoute, ch. vii : « Le cƓur du sage est hantĂ© par la tristesse, le cƓur du fou par la gaietĂ©. »

An non idem palam confitetur egregius ille concionator cap. 7: ‘Cor sapientum, ubi tristitia est: et cor stultorum, ubi létitia’.

Aussi Salomon ne s’est pas contentĂ© de possĂ©der la sagesse, il a voulu encore me connaĂźtre, moi la Folie.

Eoque non satis habuit sapientiam perdiscere, nisi nostri quoque cognitionem addidisset.

Et, si vous ne m’en croyez pas sur parole, Ă©coutez ce qu’il a Ă©crit, ch. i : « J’ai laissĂ© faire mon cƓur afin de connaĂźtre la sagesse et la science, les erreurs et la Folie. »

Quod si mihi parum habetur fidei, ipsius accipite verba, qué scripsit cap. 1: ‘Dedique cor meum, ut scirem prudentiam atque doctrinam, erroresque et stultitiam.’

Et remarquez que s’il fait venir ici la Folie au dernier rang, c’est pour la mieux honorer ;

Quo quidem loco illud animadvertendum, ad StultitiĂŠ laudem pertinere, quod eam posteriore posuit loco.

il suit en cela les prescriptions de l’EcclĂ©siaste, qui veut que les premiers en dignitĂ© marchent toujours au dernier rang, selon le prĂ©cepte rappelĂ© par l’Évangile.

Ecclesiastes scripsit, et hunc scitis esse ordinem Ecclesiasticum, ut qui dignitate primus sit, is locum obtineat extremum vel hic certe memor Euangelici prĂŠcepti.

Maintenant, que la folie soit bien prĂ©fĂ©rable Ă  la sagesse, l’auteur de l’EcclĂ©siaste, quel qu’il soit, dans son chapitre xliv, n’en laisse pas de doute ; mais avant de vous citer le passage, il est nĂ©cessaire que je vous interroge et que vous me rĂ©pondiez clairement, afin de m’aider par des dĂ©ductions Ă  tirer ma consĂ©quence ; c’est la mĂ©thode de Platon quand il met Socrate aux prises avec ses interlocuteurs.

Sed Stultitiam prĂŠstantiorem esse Sapientia, et Ecclesiasticus ille quisquis fuit, liquido testatur cap. 44. cuius mehercle verba non prius proferam, quam eisagĂŽgĂȘn meam commoda responsione adiuveritis, ut faciunt apud Platonem hi, qui cum Socrate disputant.

Dites-moi donc que doit-on tenir sous clef, les objets rares et prĂ©cieux ou les choses communes et sans prix ? —

Utra magis convenit recondere, quĂŠ rara sunt et pretiosa, an quĂŠ vulgaria viliaque?

Vous ne dites mot,

Quid tacetis?

mais le proverbe grec rĂ©pond pour vous : la cruche Ă  la porte. Que personne ne conteste, il y aurait sacrilĂ©ge, c’est Aristote qui l’a dit, le maĂźtre des maĂźtres !

Etiam si vos dissimuletis, proverbium illud GrĂŠcorum pro vobis respondet, tĂȘn epi thurais hudrian, quod ne quis impie reiiciat, refert Aristoteles magistrorum nostrorum Deus.

Y a-t-il parmi vous personne d’assez fou pour laisser sur le grand chemin son or et ses bijoux ? Je ne puis le croire.

An quisquam vestrum tam stultus est, ut gemmas et aurum in via relinquat? non, hercle, opinor.

Vous les renfermez dans le coin le plus cachĂ© de votre coffre-fort ; dans le lieu le plus secret de votre maison. Il n’y a que ce qui est destituĂ© de toute valeur que vous laissiez Ă  la merci des passants.

In abditissimis penetralibus, nec id satis, in munitissimorum scriniorum secretissimis angulis ista reponitis, coenum in propatulo relinquitis.

Donc ce qui est prĂ©cieux se cache et ce qui est sans valeur s’expose seul aux regards. Il est donc Ă©vident que notre auteur met la sagesse, qu’il veut qu’on montre, au-dessous de la folie, qu’il veut qu’on cache.

Ergo si quod pretiosius est reconditur, quod vilius exponitur, nonne palam est, sapientiam quam vetat abscondi, viliorem esse stultitia quam recondi iubet?

Ses expressions du reste ne laissent aucun doute Ă  cet Ă©gard : « Qui cache sa folie, dit l’EcclĂ©siaste, vaut mieux que qui cache sa sagesse. »

Iam ipsius testimonii verba accipite: ‘Melior est homo qui abscondit stultitiam suam, quam homo qui abscondit sapientiam suam.’

Il y a plus, l’Écriture accorde au fou la candeur d’ñme qu’elle refuse au sage, puisque celui-ci ne consent pas Ă  avoir d’égaux.

Quid quod animi quoque canordem DivinĂŠ litterĂŠ stulto tribuunt, cum sapiens interim neminem sui similem putet.

C’est du moins en ce sens que j’interprùte ce passage : Le fou, parce qu’il l’est, croit que tous ceux qu’il rencontre sur sa route sont fous comme lui.

Sic enim intelligo, id quod scribit Ecclesiastes, cap. 10. ‘Sed et in via stultus ambulans, cum ipse insipiens sit, omneis, stultos existimat.’

Quelle modestie, de voir des Ă©gaux dans tous les hommes, et de reconnaĂźtre chez eux, malgrĂ© l’amour-propre naturel Ă  chaque individu, le mĂȘme mĂ©rite qu’on a en soi !

An non istud eximii cuiusdam candoris est, omnes ĂŠquare tibi ipsi, cumque nemo non magnifice de se sentiat, omnibus tamen tuas communicare laudes?

Tout grand roi qu’était Salomon, il n’a pas rougi de dire : « Je suis le plus fou des hommes. »

Proinde nec puduit tantum regem huius cognominis, cum ait cap. 30. ‘Stultissimus sum virorum’.

Et saint Paul, l’apĂŽtre des gentils, dans son ÉpĂźtre aux Corinthiens, s’adjuge la mĂȘme qualitĂ© : « Je parle comme un fou, dit-il, et le suis plus qu’un autre. » Il se fait Ă©videmment un point d’honneur de n’avoir pas son Ă©gal en folie !

Neque Paulus ille gentium doctor, Corinthiis scribens, stulti cognomen illibenter agnoscit: ‘Ut insipiens’, inquit, ‘dico, plus ego, perinde quasi turpe sit vinci stultitia’.

J’entends d’ici murmurer contre moi un tas d’hellĂ©nistes pĂ©dants qui voudraient Ă©touffer les lumiĂšres Ă©clatantes des thĂ©ologiens sous les obscuritĂ©s de leurs commentaires. Érasme, que je nomme souvent, parce que je l’estime tout particuliĂšrement, me paraĂźt ĂȘtre le lieutenant de la bande, sinon le capitaine. —

Sed interim obstrepunt mihi GrĂŠculi quidam, qui tot huius temporis Theologorum, ceu cornicum oculos student configere, dum annotationes suas, veluti fumos quosdam aliis offundunt, cuius gregis si non Alpha, certe Beta meus est Erasmus, quem ego sĂŠpius honoris causa nomino.

Extravagante citation, ne manqueront-ils pas de s’écrier, elle est bien digne de la Folie ! L’apĂŽtre n’a jamais pensĂ© un mot de ce que vous rĂȘvez sous son nom.

O vere stultam, inquiunt, et ipsa dignam MORIA citationem. Longe diversa mens Apostoli quam tu somnias!

Jamais il n’a entendu dire qu’il se considĂ©rait comme plus fou que les autres. Ils sont ministres du Christ et moi aussi, dit-il d’abord ; puis il ajoute Ă  l’insuffisance de l’expression : « MĂȘme je le suis plus qu’eux, » comme ayant conscience non-seulement d’ĂȘtre Ă©gal, mais mĂȘme supĂ©rieur aux autres apĂŽtres. —

Nec enim hoc agit his verbis, ut céteris stultior haberetur, verum eum dixisse, ‘ministri Christi sunt; et ego’, seque veluti iactabundus in hac quoque parte équasset céteris, per correctionem adiecit, ‘plus ego’, sentiens, se non modo parem reliquis Apostolis in Euangelii ministerio, verum etiam aliquanto superiorem.

Et pour ne pas scandaliser ceux qui trouveraient trop de prĂ©somption dans ses paroles, il s’excuse en prĂ©textant la Folie : « Ce que je dis lĂ  n’est pas sage, » l’apĂŽtre sait que les fous ont le privilĂ©ge de tout dire sans offenser personne.

Idque cum ita verum videri vellet, ne tamen ut arrogantius dictum offenderet aures, prĂŠmuniit stultitiĂŠ prĂŠtextu. Ut minus sapiens dico, propterea quod diceret esse stultorum privilegium, ut soli, verum citra offensam, proloquantur.

Disputez tant qu’il vous plaira sur ce passage, je vous laisse le champ libre ;

Verum quid Paulus senserit cum hĂŠc scriberet, ipsis disputandum relinquo.

pour moi, je m’en tiens Ă  l’interprĂ©tation de nos tant grands, gros et gras thĂ©ologiens, qui jouissent de la faveur publique et avec lesquels la plupart de nos docteurs aiment mieux se tromper que de penser juste avec les savants polyglottes. —

Ego magnos, pingues, crassos, et vulgo probatissimos Theologos sequor, cum quibus magna pars doctorum errare, nĂȘ ton Dia, malit, quam cum istis trilinguibus bene sentire.

Polyglottes, belle affaire, les perroquets peuvent l’ĂȘtre ! — Un de vos illustres thĂ©ologiens, dont je tais le nom Ă  dessein, de peur que quelqu’un de ces mĂ©chants critiques ne veuille lui appliquer le proverbe grec : l’ñne Ă  la lyre, a donnĂ© un commentaire parfaitement magistral et thĂ©ologique du passage en question. D’abord de la phrase : « Ce que je dis n’est pas sage, je le suis plus qu’eux. »

Neque quisquam illorum GrĂŠculos istos pluris facit quam graculos: prĂŠsertim cum quidam gloriosus Theologus, cuius ego nomen prudens supprimo, ne graculi nostri continuo GrĂŠcum in illum scomma iaciant onos luras: Magistraliter et Theologaliter hunc passum enarrans, ab hoc loco.

Il fait chapitre séparé. Puis ce qui exigeait un surcroßt de dialectique, il fait une autre section,

Ut minus sapiens dico, plus ego, novum facit caput, et quod absque summa Dialectica non poterat, novam addit sectionem, ad hunc interpretans modum: Adducam enim ipsius verba non solum in forma, verum etiam in materia.

oĂč il commente ainsi les paroles de Paul. Ce que je dis n’est pas sage
 c’est-Ă -dire, si vous me trouvez fou de m’égaler aux faux apĂŽtres, je vous le paraĂźtrai encore davantage en me prĂ©fĂ©rant Ă  eux.

‘Ut minus sapiens dico, id est, si videor vobis insipiens, me Pseudapostolis adéquando, adhuc videbor vobis minus sapiens, me eis préferendo’.

Et le docteur, sans plus s’inquiĂ©ter de son explication, passe deux lignes plus bas Ă  une autre matiĂšre.

Quamquam idem paulo post, velut oblitus sui alio delabitur.

LXIV

LXIV

Mais pourquoi m’en tenir Ă  une seule autoritĂ© ? N’est-il pas Ă  la connaissance de tout le monde que les thĂ©ologiens ont le droit de distendre le ciel, c’est-Ă -dire les saintes Écritures, comme ils feraient d’une peau Ă©lastique ? Ainsi les textes sacrĂ©s offrent souvent dans les Ă©crits de Paul des contradictions quand on les lit dans le livre citĂ©. Et si l’on en croyait ce JĂ©rĂŽme, qui parlait cinq langues, notre apĂŽtre, prĂȘchant un jour aux AthĂ©niens, dĂ©natura une inscription qu’il avait vue, en passant, sur un autel au milieu de la ville, pour en tirer un argument en faveur de la foi chrĂ©tienne. Il en retrancha ce qui le gĂȘnait, et ne cita que les deux derniers mots, en les altĂ©rant lĂ©gĂšrement toutefois. Il prĂ©tendait avoir lu : « Au Dieu inconnu », tandis que l’inscription ne portait rien moins que : « Aux dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, aux dieux inconnus et Ă©trangers. » —

Sed cur anxie me unius exemplo tueor? cum hoc publicum ius sit Theologorum, coelum, hoc est, Divinam Scripturam, ceu pellem extendere: cum apud divum Paulum pugnent Diviné Scripturé verba, qué suo loco non pugnant, si qua fides illi pentaglîttî Hieronymo, cum Athenis forte conspectum aré titulum torqueret in argumentum fidei Christiané, ac céteris omissis, qué causé fuerant offectura, duo tantum extrema verba decerpserit, nempe héc, IGNOTO DEO, atque héc quoque nonnihil immutata, siquidem integer titulus sic habebat: DIIS ASIÆ, EUROPÆ, ET AFRICÆ, DIIS IGNOTIS, ET PEREGRINIS.

C’est sans doute Ă  son exemple que les initiĂ©s de la thĂ©ologie ont pris l’habitude de dĂ©tacher d’un auteur deux ou trois lambeaux dont ils torturent le sens pour l’accommoder Ă  leurs besoins, et trop souvent l’autoritĂ© citĂ©e n’a rien dit de pareil, ou mĂȘme a dit tout le contraire.

Ad huius, opinor, exemplum passim iam hoi tĂŽn theologĂŽn paides, hinc atque hinc revulsa, quatuor aut quinque verbula, et si quid opus est, etiam depravata ad suam accommodant utilitatem, licet ea quĂŠ prĂŠcedunt et consequuntur, aut nihil omnino faciant ad rem, aut reclament quoque.

Cette impertinente méthode réussit si bien aux théologiens que les jurisconsultes en ont pris jalousie.

Quod quidem faciunt tam felici impudentia, ut sĂŠpenumero theologis invideant iureconsulti.

Et il y a de quoi vraiment ! Que ne peut-on hasarder en effet aprĂšs cet illustre, (dont je tais le nom, toujours en souvenir du proverbe grec), qui tire d’un passage de Luc un sens qui s’accorde avec l’esprit de JĂ©sus comme le feu avec l’eau.

Quid enim illis iam non succedat, posteaquam magnus ille, pĂŠne nomen effutiveram, sed rursus metuo GrĂŠcum proverbium, ex LucĂŠ verbis sententiam expresserit, tam consentaneam animo Christi quam igni cum aqua convenit.

Dans une de ces circonstances critiques oĂč les bons clients se pressent autour de leurs patrons et unissent leurs bras pour sa dĂ©fense, le Christ voulut Ă©lever l’ñme de ses disciples au-dessus de la confiance qu’ils avaient dans les secours humains. Il leur demanda si quelque chose leur avait fait dĂ©faut depuis qu’il les avait envoyĂ©s annoncer l’Évangile, sans aucun viatique, sans chaussures pour garantir leurs pieds des pierres et des ronces, et sans provisions contre la faim.

Etenim cum immineret extremum periculum, quo tempore solent boni clientes maxime suis adesse patronis, et quanta valent ope summachein, Christus hoc agens, ut omnem huiusmodi prĂŠsidiorum fiduciam eximeret ex animis suorum, percontatus est eos, numquid rei defuisset usquam, cum illos emisisset, adeo non instructos viatico, ut nec calceis muniret adversus spinarum et saxorum iniuriam, nec peram adderet, adversus famem.

Sur leur rĂ©ponse nĂ©gative, il leur dit : « Maintenant, que celui qui a un sac ou une bourse la laisse lĂ , et, faute de mieux, qu’il vende sa tunique pour acheter une Ă©pĂ©e. » —

Ubi negassent defuisse quidquam, adiecit: ‘Sed nunc, inquit, qui habet sacculum tollat, similiter et peram: et qui non habet, vendat tunicam suam, et emat gladium’.

Comme toute sa doctrine est fondĂ©e sur la douceur, la tolĂ©rance et le mĂ©pris de la vie, il est facile de comprendre ce que JĂ©sus a voulu dire dans ce passage. —

Cum tota Christi doctrina, nihil aliud inculcet, quam mansuetudinem, tolerantiam, vitĂŠ contemptum, cui non perspicuum sit, quid hoc loco sentiat?

Il apprend Ă  ses disciples Ă  se dĂ©pouiller non-seulement de la besace et de la bourse, mais mĂȘme de leurs vĂȘtements, pour entrer nus et libres de tous biens dans leur charge apostolique et armĂ©s seulement du glaive. Mais par glaive il entend non point l’arme des brigands et des parricides, mais ce glaive spirituel qui fouille si profondĂ©ment les cƓurs, qu’il coupe Ă  sa racine toute passion, pour n’y laisser fleurir que la piĂ©tĂ©.

nempe, ut magis etiam exarmet suos legatos, ut non tantum calceos negligant et peram, verum et tunicam insuper abiiciant, nudique et prorsus expediti, munus Euangelicum aggrediantur, nihil sibi parent, nisi gladium, non istum quo grassantur latrones, et parricidĂŠ, sed gladium spiritus, in intimos quoque pectoris sinus penetrantem, qui semel affectus omneis sic amputat, ut nihil iam illis cordi sit, prĂŠter pietatem.

Voyez maintenant de quelle façon l’illustre thĂ©ologien dont nous parlons torture ce texte. Dans le glaive, il voit le droit de se dĂ©fendre contre les persĂ©cutions ; dans la besace, une bonne provision de vivres. De sorte qu’il admet que le Christ, changeant tout Ă  coup d’opinion Ă  l’aspect de l’équipage peu royal de ses ambassadeurs, se prit Ă  chanter la palinodie de ce qu’il avait jusque-lĂ  enseignĂ©.

At videte, quĂŠso, quorsum hĂŠc torqueat celebris ille theologus: Gladium interpretatur defensionem adversus persecutionem, sacculum sufficientem commeatus provisionem, perinde quasi Christus commutata in diversum sententia, quod oratores suos parum basilikĂŽs instructos emisisse videretur, superioris institutionis palinodiam canat.

Il admet que le Christ a oubliĂ© qu’il avait dit auparavant Ă  ses apĂŽtres : « Votre bĂ©atitude sera le prix des affronts, des outrages et des supplices ; mon royaume sera le partage des hommes doux et non des superbes. » Mais alors il doit forcĂ©ment admettre encore que le Christ a oubliĂ© qu’il avait citĂ© Ă  ses disciples l’exemple du lis et des oiseaux, pour leur apprendre Ă  compter sur la Providence, et qu’il s’est formellement contredit en leur recommandant de s’armer pour le dĂ©part, et de s’en aller plutĂŽt sans vĂȘtements que sans Ă©pĂ©e.

Aut velut oblitus quod dixerat beatos fore, cum probris, contumeliis et suppliciis affligerentur, prohibens ne quando resisterent malo, mites enim beatos esse, non feroces, oblitus quod illos ad passerum, et liliorum exemplum vocarit, nunc adeo noluerit eos absque gladio proficisci, ut eum vel tunica divendita iubeat emi, malitque nudos ire, quam non accinctos ferro.

Selon notre docteur, le glaive signifie toute arme défensive, et la bourse tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie.

Ad hĂŠc quemadmodum gladii nomine contineri putat, quidquid ad depellendam vim pertinet, ita marsupii titulo complectitur, quidquid ad vitĂŠ pertinet necessitatem.

Ainsi, ce commentateur, visiblement inspirĂ© de l’esprit divin, n’envoie prĂȘcher le Dieu crucifiĂ©, par les apĂŽtres, qu’aprĂšs les avoir prĂ©alablement munis de lances, de balistes et de bombardes !

Atque ita DivinĂŠ mentis interpres Apostolos lanceis, ballistis, fundis et bombardis instructos educit ad prĂŠdicationem crucifixi.

Il les charge encore de bagages, de malles et de provisions, afin qu’ils ne quittent pas l’hĂŽtellerie sans avoir bien dĂźnĂ© ! —

Loculis item, vidulis, et sarcinis onerat, ne forte non liceat illis e diversorio discedere, nisi impransis.

Eh, bonhomme ! tu ne songes donc pas que cette Ă©pĂ©e que tu fais acheter Ă  tout prix aux apĂŽtres, JĂ©sus en a blĂąmĂ© l’usage et a prescrit de la remettre au fourreau ? Tu ignores donc que jamais apĂŽtre n’a employĂ© l’épĂ©e ni le bouclier pour rĂ©sister aux paĂŻens, ce qui serait sĂ»rement arrivĂ© si le maĂźtre avait eu les intentions que lui donne ton commentaire ! »

Nec vel illud commovit hominem, quod ensem, quem tantopere iusserat emi, mox idem obiurgans iubeat recondi, quodque numquam fando sit auditum, Apostolos ensibus aut clypeis usos adversus vim Ethnicorum, utique usuros, si Christus hoc sensisset, quod hic interpretatur.

Un autre docteur, dont je tairai aussi le nom par respect, dans la phrase d’Habacuc : « Les tentes de peau des Madianites seront en confusion, » a dĂ©couvert qu’il s’agissait tout juste de la peau de saint BarthĂ©lemy, qui, comme chacun sait, fut Ă©corchĂ© vif.

Est alius, quem honoris causa non nomino, haud quaquam postremi nominis, qui e tentoriis, quorum meminit Habacuk, ‘turbabuntur pelles terré Madian’, pellem fecerit Bartholoméi excoriati.

DerniĂšrement, j’honorais de ma prĂ©sence une thĂšse de thĂ©ologie ; cela m’arrive fort souvent.

Ipsa nuper interfui dissertationi TheologicĂŠ, (nam id facio frequenter).

Quelqu’un demanda quel Ă©tait le texte de l’Écriture qui ordonnait de brĂ»ler les hĂ©rĂ©tiques au lieu de les convertir par la persuasion. Un vieillard, dont l’air farouche suffisait pour dĂ©noncer un thĂ©ologien, rĂ©pondit avec vĂ©hĂ©mence que le prĂ©cepte se trouvait dans Paul, Ă  l’endroit oĂč il dit : « HĂŠreticum hominem post unam et alteram correptionem devita. »

Ibi cum quispiam exigeret, qué tandem esset Divinarum Litterarum auctoritas, qué iuberet Héreticos incendio vinci, magis quam disputatione revinci: Senex quidam severus, et, vel supercilio teste, Theologus, magno stomacho respondit, hanc legem tulisse Paulum Apostolum, qui dixerit: ‘Héreticum hominem post unam et alteram correptionem devita’.

(Évitez l’hĂ©rĂ©tique aprĂšs l’avoir repris une ou deux fois.) » Il rĂ©pĂ©ta cette phrase coup sur coup du mĂȘme ton furieux, Ă  ce point que l’assemblĂ©e se demandait s’il ne perdait pas la tĂȘte ; lorsqu’il donna son explication « HĂŠreticum de vita, dit-il. (Il faut retrancher l’hĂ©rĂ©tique de la vie !)

Cumque ea verba idemtidem intonaret, et plerique demirarentur quid accidisset homini, tandem explanavit, de vita tollendum hĂŠreticum.

Quelques-uns Ă©clatĂšrent de rire, d’autres trouvĂšrent l’argument de tout point thĂ©ologique ; certains enfin ne se rendirent pas Ă  cette preuve, qui leur parut insuffisante. « Écoutez donc alors, s’écria l’orateur, il est Ă©crit : « Maleficum ne patiaris vivere. » (Ne laissez pas vivre le malfaisant.) Or, tout hĂ©rĂ©tique est malfaisant, « ergo
 »

Risere quidam, nec deerant tamen quibus hoc commentum plane theologicum videretur, cĂŠterum reclamantibus etiamnum nonnullis successit Tenedios, quod aiunt, sunĂȘgopos et auctor irrefragabilis. Accipite rem, inquit: Scriptum est: ‘Maleficum ne patiaris vivere’: Omnis HĂŠreticus maleficus: Ergo etc.

Tout l’auditoire tomba Ă©bahi devant ce trait de gĂ©nie, et approuva sans restriction cet argument lumineux.

Mirati quotquot aderant, hominis ingenium, et in eam sententiam itum est pedibus, et quidem peronatis.

Mais il ne vint Ă  l’esprit d’aucun de ces rustres que cette loi avait Ă©tĂ© faite pour les sorciers, les enchanteurs et les devins, tous gens que l’hĂ©breu dĂ©signe par le mĂȘme mot qui veut dire malfaisant. Sans quoi, pour ĂȘtre consĂ©quent, il faudrait aussi brĂ»ler les ivrognes et les fornicateurs.

Neque cuiquam venit in mentem, legem eam ad sortilegos et incantatores, ac magos at tinere, quos HebrĂŠi sua lingua vocant mekascephim, alioqui fornicationem et ebrietatem capite punire oportuit.

LXV

LXV

Mais vraiment je suis folle de m’arrĂȘter Ă  ces sottises, qui rempliraient plus de volumes que n’en ont jamais barbouillĂ© les Chrysippe et les Didyme.

Verum hĂŠc stulte persequor, tam innumera, ut nec Chrysippi, nec Didymi voluminibus omnia comprehendi possint.

Je voulais seulement vous dire que, puisque les maĂźtres en thĂ©ologie prenaient de telles licences, il m’était bien permis, Ă  moi thĂ©ologien de hasard, de manquer quelque peu Ă  l’exactitude de mes citations. —

Illud dumtaxat admonitos volebam, cum hĂŠc divinis illis magistris licuerint, mihi quoque plane sukinĂȘ theologĂŽ, par est dare veniam, si minus omnia ad amussim citavero.

J’en reviens donc Ă  Paul, bien qu’aprĂšs quelques dĂ©tours. — « Vous accueillez volontiers les fous, » dit-il en parlant de lui-mĂȘme. Il ajoute ensuite : « Recevez-moi Ă  ce titre. » « Je ne parle pas selon Dieu, continue-t-il, mais selon la folie. »

Nunc tandem ad Paulum redeo: ‘Libenter’, inquit, ‘fertis insipientes,’ de sese loquens. Et rursum ‘velut insipientem accipite me.’ Et: ‘Non loquor secundum Deum, sed quasi in insipientia’.

Et plus bas : « Nous autres nous sommes fous à cause du Christ. »

Rursum alibi: ‘Nos’, inquit, ‘stulti propter Christum.’

Quelles louanges pour moi, et de quelle bouche elles sortent !

Audistis a quanto auctore quanta stultitiĂŠ prĂŠconia.

Mais il y a plus, l’ApĂŽtre recommande la folie en termes explicites comme le meilleur chemin pour faire son salut : « Que celui d’entre vous, dit-il, qui se croit sage embrasse la folie, pour trouver la vraie sagesse. » —

Quid, quod idem palam Stultitiam précipit, ut rem in primis necessariam et oppido salutarem. ‘Qui videtur esse sapiens inter vos, stultus fiat, ut sit sapiens’.

Est-ce que, dans Luc, JĂ©sus n’appelle pas fous les deux disciples qu’il rencontre sur le chemin d’EmmaĂŒs ? —

Et apud Lucam, duos discipulos, quibus se iunxerat in via Iesus, stultos appellat.

Ce qui paraĂźtra plus Ă©tonnant peut-ĂȘtre, c’est que Paul place la Folie parmi les attributs de Dieu mĂȘme, car il a Ă©crit : « Il y a plus de sagesse dans la folie de Dieu que dans toute la sapience humaine. »

Illud haud scio, an mirum videatur, cum Deo quoque nonnihil stultitié tribuit divinus ille Paulus: ‘Quod stultum est’, inquit, ‘Dei, sapientius est hominibus’.

Il est vrai qu’OrigĂšne dans son commentaire prĂ©tend qu’il ne faut pas donner Ă  cette folie le sens ordinaire du mot, non plus que dans cette autre phrase : « Le mystĂšre de la croix est une folie pour ceux qui pĂ©rissent. »

Porro Origenes interpres obsistit, quo minus hanc stultitiam ad hominum opinionem possis referre: quod genus est illud: ‘Verbum crucis pereuntibus quidem stultitiam’.

Mais à quoi bon tant de témoignages ? Dans les psaumes, le Christ ne dit-il pas à son pÚre : « Tu connais ma folie ! »

Sed quid ego frustra anxia, tot testimoniis héc docere pergo, cum in psalmis mysticis palam ipse Christus loquatur Patri: ‘Tu scis insipientiam meam?’

Il y a donc tout lieu de croire que Dieu a d’excellentes raisons pour aimer les fous ; ce sont les mĂȘmes sans doute qui rendent suspects aux princes de la terre les gens trop sensĂ©s. CĂ©sar, qui mĂ©prisait cet ivrogne, d’Antoine, redoutait au contraire Brutus et Cassius. SĂ©nĂšque dĂ©plaisait Ă  NĂ©ron et Platon Ă  Denys de Syracuse. Les esprits simples et un tantinet idiots sont honorĂ©s de la faveur des grands.

Neque vero temere est, quod Deo stulti tam impense placuerunt: opinor propterea, quod quemadmodum summi principes nimium cordatos suspectos habent, et invisos, ut Iulius Brutum et Cassium, cum ebrium Antonium nihil metueret, utque Nero Senecam, Dionysius Platonem: contra crassioribus, ac simplicioribus ingeniis delectantur.

C’est ainsi que le Christ montre son aversion pour ces philosophes qui ont foi en leur sagesse et qu’il les condamne.

Itidem Christus sophous istos, suaque nitentes prudentia semper detestatur, ac damnat.

J’en prends encore ici Paul Ă  tĂ©moin, lorsqu’il Ă©crit : « Dieu a choisi ce qu’il y a de plus fou aux yeux du monde
 » et plus loin : «  Dieu a voulu que le monde fĂ»t sauvĂ© par la Folie. » AssurĂ©ment c’est qu’il ne pouvait le faire par la sagesse.

Testatur id Paulus haud quaquam obscure, cum ait: ‘Qué stulta sunt mundi elegit Deus’, cumque ait, ‘Deo visum esse, ut per stultitiam servaret mundum’, quandoquidem per sapientiam restitui non poterat.

Ce qu’il met dans la bouche de son prophĂšte ne laisse aucun doute Ă  cet Ă©gard : Je perdrai la sagesse des sages et je rĂ©prouverai la prudence des prudents. »

Quin ipse idem satis indicat, clamans per os Propheté: ‘Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo’.

Le Sauveur ne se fĂ©licite-t-il pas en dĂ©finitive d’avoir cachĂ© le mystĂšre du salut aux sages pour ne le rĂ©vĂ©ler qu’aux simples, c’est-Ă -dire aux fous, car enfin un mĂȘme mot exprime les deux choses.

Rursum cum agit gratias, quod salutis mysterium celasset sapientes, parvulis autem, hoc est, stultis, aperuisset. Nam GrĂŠce pro parvulis, est nĂȘpiois, quos opposuit sophois.

C’est de la mĂȘme idĂ©e qu’il faut faire procĂ©der l’indignation qu’il dĂ©ploie Ă  chaque instant contre les pharisiens, les scribes et les docteurs de la loi, et la douceur qu’il montre au contraire au peuple ignorant :

Huc pertinet quod passim in Euangelio, PharisĂŠos et scribas ac legum doctores incessit, vulgus indoctum sedulo tuetur.

« Malheur Ă  vous, scribes et pharisiens ! » — n’est-ce pas comme s’il avait dit : Malheur aux sages !

Quid enim aliud est, ‘vé vobis, scribé et phariséi’, quam, ‘vé vobis sapientes’?

Les petits enfants, les femmes, les pĂ©cheurs, voilĂ  ceux qu’il accueillait avec amour !

At parvulis, mulieribus, ac piscatoribus potissimum delectatus esse videtur.

Les animaux qui lui plaisent le mieux sont ceux qui s’éloignent le plus du naturel astucieux du renard. Il prit un Ăąne pour monture, lui qui pouvait sans danger se confier aux lions fĂ©roces.

Quin et ex animantium brutorum genere ea potissimum placent Christo, quĂŠ a vulpina prudentia quam longissime absunt. Eoque asino maluit insidere, cum ille, si libuisset, vel leonis tergum impune potuisset premere.

Le Saint-Esprit ne descendit point sous la forme d’un aigle ou d’un Ă©pervier, mais bien sous celle d’une colombe.

Ac Spiritus ille sacer in columbĂŠ specie delapsus est, non aquilĂŠ aut milvii.

À chaque page des livres saints, il est question de la biche, du faon ou de l’agneau.

PrĂŠterea cervorum hinnulorum, agnorum, crebra passim in Divinis Litteris mentio.

N’oubliez pas que JĂ©sus appelle ses Ă©lus ses brebis, et que de tous les animaux c’est sans contredit l’espĂšce la plus sotte. CaractĂšre de brebis, dit Aristote, Ă  cause de la stupiditĂ© inhĂ©rente Ă  ces animaux, est devenu une injure grave.

Adde, quod suos ad immortalem vitam destinatos, oves appellat. Quo quidem animante non est aliud insipientius, vel Aristotelico proverbio teste, probateion ĂȘthos: quod quidem admonet, ab eius pecudis stoliditate sumptum in stupidos et bardos, convitii loco dici solere.

Tel est pourtant le troupeau dont JĂ©sus se dĂ©clare le pasteur. À lui-mĂȘme le nom d’agneau lui plaĂźt plus que tout autre. « Voici l’agneau de Dieu, disait Jean en l’annonçant au peuple, et le mot se rĂ©pĂšte souvent dans l’Apocalypse. —

Atqui huius gregis Christus sese pastorem profitetur, quin etiam ipse agni nomine delectatus est, indicante eum Ioanne, Ecce agnus Dei: cuius multa fit et in Apocalypsi mentio.

Tout cela signifie que les hommes sont fous, sans en excepter les plus saints,

HĂŠc quid aliud clamitant, nisi mortaleis stultos esse, etiam pios?

et que JĂ©sus lui-mĂȘme a droit Ă  ce nom, puisque la sagesse de Dieu Ă©tait en lui, et qu’en se faisant homme il endossa la folie inhĂ©rente Ă  notre nature, comme il s’est chargĂ© du pĂ©chĂ© pour y porter remĂšde.

ipsum quoque Christum, quo stultitiĂŠ mortalium subveniret, cum esset sapientia Patris, tamen quodammodo stultum esse factum, cum hominis assumpta natura, habitu inventus est ut homo?

Ce remĂšde, oĂč le trouve-t-il ? Dans la folie de la croix ; dans les apĂŽtres, gens Ă©pais et simples, Ă  qui il recommande avec soin de fuir la sagesse et de rechercher la folie, lorsqu’il leur donne en exemple les enfants, les lis, le sĂ©nevĂ©, les petits oiseaux, toutes espĂšces d’ĂȘtres qui vĂ©gĂštent sans Ăąme, au grĂ© de la nature, privĂ©es de prĂ©voyance, d’intelligence, de soucis


quemadmodum et peccatum factus est, ut peccatis mederetur. Neque alia ratione mederi voluit quam per stultitiam crucis, per Apostolos idiotas, ac pingues: quibus sedulo stultitiam prĂŠcipit, a sapientia deterrens, cum eos ad puerorum, liliorum, sinapis, et passerculorum exemplum provocat, rerum stupidarum ac sensu carentium, soloque naturĂŠ ductu, nulla arte, nulla sollicitudine, vitam agentium.

C’est encore la mĂȘme pensĂ©e qui le guide lorsqu’il leur recommande de ne pas s’inquiĂ©ter comment ils pourront rĂ©pondre Ă  l’interrogation des magistrats, d’abdiquer toute prĂ©voyance de l’avenir, et de n’avoir aucune foi en leur propre sagesse pour se reposer de tout sur lui.

PrĂŠterea cum vetat esse sollicitos, qua essent apud prĂŠsides oratione usuri, cumque interdicit, ne scrutentur tempora vel momenta temporum, videlicet, ne quid fiderent suĂŠ prudentiĂŠ, sed totis animis ex se penderent.

Le crĂ©ateur avait aussi les mĂȘmes motifs lorsqu’il dĂ©fendit Ă  nos premiers parents de toucher Ă  l’arbre de la science, prouvant par lĂ  que la science devait empoisonner Ă  jamais le bonheur.

Eodem pertinet, quod Deus ille orbis architectus interminatur ne quid de arbore scientiĂŠ degustarent, perinde quasi scientia felicitatis sit venenum.

Paul n’hĂ©site pas Ă  la rĂ©prouver comme une source d’orgueil et de misĂšres ;

Quamquam Paulus aperte scientiam, veluti inflantem et perniciosam improbat.

et sans doute c’est d’aprĂšs les mĂȘmes idĂ©es que saint Bernard appelle montagne de science celle que Satan a choisie pour sa demeure.

Quem divus Bernardus, opinor, sequutus, montem eum in quo Lucifer sedem statuerat, scientiĂŠ montem interpretatur.

Mais voici un argument qui n’est pas Ă  dĂ©daigner. Il faut Ă©videmment que la Folie jouisse d’une grande faveur prĂšs des immortels, puisqu’on lui remet tous les jours des fautes pour lesquelles la sagesse ne trouve pas grĂące. Un sage a-t-il fait quelque sottise, vite, il allĂšgue la Folie pour obtenir pardon, et se rĂ©fugie sous ma protection.

Fortasse nec illud omittendum videatur argumentum, gratiosam esse apud superos stultitiam, quod huic solidatur erratorum venia, sapienti non ignoscitur, unde veniam orant, etiam si prudentes peccaverint, tamen stultitiĂŠ prĂŠtextu patrocinioque utuntur.

C’est ainsi qu’Aaron, si j’ai bonne mĂ©moire, dans le livre des Nombres, implore la grĂące de sa femme en disant : « Daignez, Seigneur, ne pas nous imputer une faute que nous n’avons commise que par folie ; »

Nam sic Aaron uxoris poenam deprecatur in Numerorum, si satis commemini, libris: ‘Obsecro, domine mi, ne imponas nobis hoc peccatum, quod stulte commisimus’.

et SaĂŒl ne trouve pas de meilleure excuse prĂšs de David que d’allĂ©guer : « Il est facile de voir que j’ai agi comme un fou. »

Sic et Saul apud David culpam deprecatur: ‘Apparet enim’, inquiens, ‘quod stulte egerim’.

Et David Ă  son tour : « Je vous en conjure, Seigneur, ne tenez pas compte de cette iniquitĂ©, c’est la folie qui m’inspirait. » Vous le voyez, tous prĂ©textent de folie et d’ignorance pour obtenir pardon.

Rursum ipse David ita blanditur Domino: ‘Sed precor, Domine, ut transferas iniquitatem servi tui, quia stulte egimus’: perinde quasi non impetraturus veniam, nisi stultitiam et inscitiam obtenderet.

Un autre argument d’un poids immense, ce sont les paroles de JĂ©sus-Christ priant sur la croix pour ses ennemis. Il ne trouve rien de mieux pour les excuser que d’attribuer leur crime Ă  leur sottise : « Mon pĂšre, dit-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »

Sed illud acrius urget, quod Christus in cruce, cum oraret pro suis inimicis. ‘Pater ignosce illis’: non aliam prétexuit excusationem, quam imprudentié, ‘quia nesciunt’, inquit, ‘quid faciunt’.

Paul Ă©crivait dans le mĂȘme sens Ă  TimothĂ©e : « J’ai obtenu misĂ©ricorde devant Dieu, parce que mon incrĂ©dulitĂ© Ă©tait l’effet de mon ignorance. »

Ad eumdem modum, Paulus scribens ad Timotheum: ‘Sed ideo misericordiam Dei consecutus sum, quia ignorans feci in incredulitate’.

De son ignorance, c’est-Ă -dire de sa folie et non de sa mĂ©chancetĂ©, et c’est bien Ă  la Folie qu’il rapporte la misĂ©ricorde qu’il obtient.

Quid est, ‘ignorans feci’, nisi per stultitiam feci, non malitiam? Quid est, ‘ideo misericordiam consecutus sum’, nisi non consecuturus, ni stultitié patrocinio commendatus?

Un passage du Psalmiste, qui m’a Ă©chappĂ© en son lieu et place, milite encore en ma faveur : « Ne vous souvenez pas des fautes de ma jeunesse, Seigneur, oubliez mes ignorances. »

Pro nobis facit et mysticus ille Psalmographus, qui suo loco non veniebat in mentem: ‘Delicta iuventutis meé, et ignorantias meas ne memineris’.

Il met, vous le voyez, deux choses en avant, d’abord sa jeunesse, cet Ăąge dont je suis la compagne fidĂšle, et ensuite ses ignorances, termes Ă©nergiques qui englobent toutes espĂšces de folie.

Audistis quĂŠ duo prĂŠtexat, nimirum ĂŠtatem, cui semper comes esse soleo, et ignorantias, idque numero multitudinis, ut ingentem StultitiĂŠ vim intelligeremus.

LXVI

LXVI

Pour ne pas nous perdre dans les nuages, disons en bloc que le christianisme semble avoir une espĂšce d’affinitĂ© avec la folie, et rĂ©pugner Ă  la sagesse. Vous en faut-il des preuves ?

Ac ne quĂŠ sunt infinita persequar, utque summatim dicam, videtur omnino Christiana religio quamdam habere cum aliqua stultitia cognationem, minimeque cum sapientia convenire.

Voyez les enfants, les vieillards, les femmes et les imbĂ©ciles, personne ne goĂ»te mieux qu’eux les choses religieuses ; l’impulsion seule de leur nature les amĂšne au pied des autels.

Cuius rei si desideratis argumenta primum illud animadvertite, pueros, senes, mulieres, ac fatuos sacris ac religiosis rebus prĂŠter cĂŠteros gaudere, eoque semper altaribus esse proximos, solo, nimirum, naturĂŠ impulsu.

Les fondateurs de l’Église ne furent-ils pas des gens d’une extrĂȘme simplicitĂ©, ennemis dĂ©clarĂ©s de la science ?

PrĂŠterea videtis primos illos religionis auctores, mire simplicitatem amplexos, acerrimos litterarum hostes fuisse.

De fous, il n’en est certainement pas de plus complets sur la terre que les chrĂ©tiens absorbĂ©s dans leur priĂšre. On les voit nĂ©gliger leur patrimoine, oublier les injures, se laisser tromper sans se plaindre, ne pas distinguer amis et ennemis, abhorrer le plaisir, se soĂ»ler d’abstinences, de veilles, de larmes, de privations et dĂ©sirer la mort. On dirait en un mot qu’ils sont Ă©trangers au sens commun, comme si leur Ăąme existait hors de leur corps !

Postremo nulli moriones magis desipere videntur, quam hi, quos ChristianĂŠ pietatis ardor semel totos arripuit: adeo sua profundunt, iniurias negligunt, falli sese patiuntur, inter amicos et inimicos nullum discrimen, voluptatem horrent, inedia, vigilia, lacrymis, laboribus, contumeliis saginantur, vitam fastidiunt, mortem unice optant, breviter, ad omnem sensum communem prorsus obstupuisse videntur, perinde quasi alibi vivat animus, non in suo corpore.

N’est-ce pas là de la folie ?

Quod quidem quid aliud est, quam insanire?

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’on prit un jour ses apĂŽtres pour des hommes ivres et que le juge Festus estime que Paul battait la campagne.

quo minus mirum videri debet, si Apostoli musto temulenti sunt visi, si Paulus iudici Festo visus est insanire.

— Puisque j’ai endossĂ© mon harnais de guerre, je veux aller jusqu’au bout et vous dĂ©montrer que cette fĂ©licitĂ© que les chrĂ©tiens veulent conquĂ©rir au prix de tant de sacrifices n’est au fond qu’un autre genre d’extravagance. Vous excuserez les mots en faveur de le chose !

Sed posteaquam semel tĂȘn leontĂȘn induimus, age doceamus et illud, felicitatem Christianorum, quam tot laboribus expetunt, nihil aliud esse, quam insaniĂŠ stultitiĂŠque genus quoddam, absit invidia verbis, rem ipsam potius expendite.

Les chrĂ©tiens et les platoniciens sont d’accord pour reconnaĂźtre que l’ñme, dans les liens du corps, est enveloppĂ©e d’une obscuritĂ© qui ne lui permet ni de voir ni de possĂ©der la vĂ©ritĂ©.

Iam primum illud propemodum Christianis convenit cum Platonicis, animum immersum illigatumque esse corporeis vinculis, huiusque crassitudine prĂŠpediri, quo minus ea, quĂŠ vere sunt, contemplari, fruique possit.

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