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Éloge de la folie / Moriae encomium — ĐœĐ° Ń„Ń€Đ°ĐœŃ†ŃƒĐ·ŃĐșаĐč і Đ»Đ°Ń†Ń–ĐœŃĐșаĐč ĐŒĐŸĐČах

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Érasme

Éloge de la folie

Desiderius Erasmus Roterodamus

Moriae encomium

Traduction par Gustave Lejeal.

PRÉFACE

Érasme à son ami Thomas Morus.

ERASMVS ROT. THOMAE MORO SVO S. D.

Pendant mon voyage d’Italie en Angleterre, pour ne pas perdre en conversations, oĂč les lettres et les muses n’eussent point part, tout le temps qu’il me fallait passer Ă  cheval, je me suis souvent pris Ă  penser Ă  ces Ă©tudes que j’avais partagĂ©es avec vous, et avec mes autres amis, qui m’apparaissaient avec leur aurĂ©ole de science et surtout de bontĂ©.

Superioribus diebus cum me ex Italia in Angliam recepissem, ne totum hoc tempus quo equo fuit insidendum amusois et illitteratis fabulis tereretur, malui mecum aliquoties uel de communibus studiis nostris aliquid agitare, uel amicorum, quos hic ut doctissimos ita et suauissimos reliqueram, recordatione frui.

Dans ces rĂȘveries, mon cher Morus, vous aviez la premiĂšre place, et j’y retrouvais en votre absence le charme affaibli, mais vif encore, des heures que nous avons passĂ©es ensemble et que je regarde comme les plus douces de toute ma vie. MalgrĂ© la douceur de ces loisirs, je me rĂ©solus Ă  me donner une occupation ; mais, comme les circonstances n’en comportaient pas de bien sĂ©rieuse, je me laissai aller Ă  la fantaisie d’écrire le panĂ©gyrique de la Folie.

Inter hos tu, mi More, uel in primis occurrebas; cuius equidem absentis absens memoria non aliter frui solebam quam presentis presens consuetudine consueueram; qua dispeream si quid unquam in uita contigit mellitius.

— Quelle Minerve a pu vous inspirer pareille idĂ©e, allez-vous me dire ?

Ergo quoniam omnino aliquid agendum duxi, et id tempus ad seriam commentationem parum uidebatur accommodatum, uisum est MoriĂŠ Encomium ludere.

— D’abord votre nom, mon cher Morus, y fut bien pour quelque chose.

Que Pallas istuc tibi misit in mentem? inquies.

Il se rapproche en effet autant de celui de la Folie « ÎœÏ‰ÏÎŻÎ±, » que vous-mĂȘme vous Ă©loignez de la chose, comme tout notre siĂšcle en rend tĂ©moignage.

Primum admonuit me Mori cognomen tibi gentile, quod tam ad MoriĂŠ uocabulum accedit quam es ipse a re alienus; es autem uel omnium suffragiis alienissimus.

Ensuite je me suis flattĂ© que ce badinage serait de votre goĂ»t ; car s’il m’en souvient bien, vous aimez la plaisanterie quand elle est bonne et littĂ©raire, et vous considĂ©rez les choses humaines avec les yeux de DĂ©mocrite.

Deinde suspicabar hunc ingenii nostri lusum tibi precipue probatum iri, propterea quod soleas huius generis iocis, hoc est nec indoctis, ni fallor, nec usquequaque insulsis, impendio delectari, et omnino in communi mortalium uita Democritum quendam agere.

Bien au-dessus du vulgaire par l’élĂ©vation de votre intelligence, vous avez encore l’art, grĂące Ă  la singuliĂšre amĂ©nitĂ© de votre caractĂšre, de vous mettre sans qu’il vous en coĂ»te Ă  la portĂ©e de tout le monde ; d’ĂȘtre en un mot, comme le dit le proverbe latin, l’homme de toutes les heures.

Quanquam tu quidem, ut pro singulari quadam ingenii tui perspicacitate longe lateque a uulgo dissentire soles, ita pro incredibili morum suauitate facilitateque cum omnibus omnium horarum hominem agere et potes et gaudes.

Je compte donc que non-seulement vous agrĂ©erez cette bluette en souvenir de votre ami, mais encore que vous la prendrez sous votre protection : elle vous est dĂ©diĂ©e, elle n’est plus Ă  moi.

Hanc igitur declamatiunculam non solum lubens accipies ceu mnemosunon tui sodalis, uerum etiam tuendam suscipies, utpote tibi dicatam iamque tuam non meam.

Contre elle, je le prĂ©vois, la critique ira jusqu’à la calomnie. On criera que de pareilles plaisanteries sont indignes de ma gravitĂ© thĂ©ologique, et que la charitĂ© chrĂ©tienne ne doit pas mordre ainsi. On ne manquera pas de dire que je me suis essayĂ© Ă  faire revivre la maniĂšre de Lucien et les licences de la comĂ©die antique ; bref, que je prends plaisir Ă  dĂ©chirer tout le monde Ă  belles dents.

Etenim non deerunt fortasse uitilitigatores, qui calum nientur partim leuiores esse nugas quam ut theologum deceant, partim mordaciores quam ut Christiane conueniant modestie; nosque clamitabunt ueterem comediam aut Lucianum quempiam referre atque omnia mordicus arripere.

Je prie cependant ceux que la lĂ©gĂšretĂ© de mon Ɠuvre pourrait offenser de se rappeler que je ne fais que suivre l’exemple de beaucoup d’auteurs anciens qui ont donnĂ© les modĂšles du genre. Combien y a-t-il de siĂšcles qu’HomĂšre a chantĂ© le combat des rats et des grenouilles ; Virgile, le moucheron et je ne sais quel mets bizarre de la cuisine romaine ; et Ovide, l’excellence du noyer ? Polycrate a fait l’éloge de Busiris, et Isocrate l’a rĂ©futĂ©. Glaucus a cĂ©lĂ©brĂ© l’injustice ; Favonius, Thersite et la fiĂšvre quarte ; SynĂ©sius, la calvitie ; Lucien, la mouche et le parasite. SĂ©nĂšque Ă©tait-il bien sĂ©rieux lorsqu’il raillait l’apothĂ©ose de Claude, ou Plutarque lorsqu’il faisait dialoguer avec Ulysse son compagnon Grillus, changĂ© en pourceau ? Lucien et ApulĂ©e, on ne peut le nier, doivent bonne partie de leur renom Ă  leur Âne d’or, et saint GĂ©rĂŽme ne se fait faute de citer le testament d’un cochon de lait Ă©crit par je ne sais qui. Que si mes critiques ne se contentaient pas de ces raisons, rien ne les empĂȘche de s’imaginer que pour m’amuser je joue aux Ă©checs ou que je chevauche un bĂąton.

Verum quos argumenti leuitas et ludicrum offendit, cogitent uelim non meum hoc exemplum esse, sed idem iam olim a magnis auctoribus factitatum; cum ante tot secula Batrachomuomachian luserit Homerus, Maro Culicem et Moretum, Nucem Ouidius; cum Busyriden laudarit Polycrates et huius castigator Isocrates, iniustitiam Glauco, Thersiten et quartanam febrim Fauorinus, caluitiem Synesius, muscam et parasiticam Lucianus; cum Seneca Claudii luserit apotheĂŽsin, Plutarchus Grylli cum Ulysse dialogum, Lucianus et Apuleius Asinum, et nescio quis Grunnii Coro cottĂŠ porcelli testamentum, cuius et diuus meminit Hieronymus Proinde, si uidebitur, fingant isti me laterunculis in terim animi causa lusisse, aut si malint equitasse in arundine longa.

Il serait par trop injuste d’interdire aux gens de lettres des distractions permises dans toutes les autres conditions de la sociĂ©tĂ©, surtout lorsqu’au fond de leurs badinages se trouvent cachĂ©es, sous une forme agrĂ©able et adroite, des choses qui Ă©veillent chez le lecteur un peu fin, certaines idĂ©es qu’il n’eĂ»t jamais tirĂ©es de pompeuses gravitĂ©s que nous pourrions citer ! Vous les connaissez comme moi, mon cher Morus, ces auteurs, dont l’un raccorde Ă  grand’peine des fragments empruntĂ©s sur la philosophie et l’éloquence ; l’autre lime le panĂ©gyrique d’un prince quelconque, pendant que le troisiĂšme prĂȘche la guerre contre les Turcs, prĂ©dit l’avenir, ou soulĂšve de graves questions sur la pointe d’une aiguille.

Nam que tandem est iniquitas, cum omni uite insti tuto suos lusus concedamus, studiis nullum omnino lusum permittere, maxime si nuge seria ducant, atque ita tractentur ludicra ut ex his aliquanto plus frugis referat lector non omnino naris obese, quam ex quorundam tetricis ac splendidis argumentis? ueluti cum alius diu consarcinata oratione rhetoricen aut philosophiam laudat, alius principis alicuius laudes describit, alius ad bellum aduersus Turcas mouendum adhortatur, alius futura predicit. alius nouas de lana caprina comminiscitur questiunculas.

Comme il n’y a rien de plus puĂ©ril que de traiter puĂ©rilement les choses graves, il n’y a rien de plus ridicule que de traiter sĂ©rieusement des plaisanteries.

Vt enim nihil nugacius quam seria nugatorie tractare, ita nihil festiuius quam ita tractare nugas ut nihil minus quam nugatus fuisse uidearis.

Il n’appartient qu’au public de juger mon ouvrage ; cependant, si l’amour-propre ne m’aveugle, je n’étais pas tout Ă  fait fou en faisant l’Éloge de la Folie.

De me quidem aliorum erit iudicium; tamet si, nisi plane me fallit philautia, Stulticiam laudauimus, sed non omnino stulte.

Pour rĂ©pondre au reproche de satire, je dirai que, de tout temps, il a Ă©tĂ© permis de plaisanter sur les travers de ce monde, pourvu qu’on n’allĂąt pas jusqu’à la licence.

Iam uero ut de mordacitatis cauillatione respondeam, semper hec ingeniis libertas permissa fuit, ut in communem hominum uitam salibus luderent impune, modo ne licentia exiret in rabiem.

J’admire vraiment la dĂ©licatesse des oreilles de notre siĂšcle ; on dirait qu’elles ne peuvent supporter que les titres flatteurs.

Quo magis admiror his temporibus aurium delicias que nihil iam fere nisi solennes titulos ferre possunt.

Il en est, je le sais, qui entendent si bien la religion au rebours, qu’ils se montrent moins choquĂ©s des plus horribles blasphĂšmes contre le Christ que de la moindre plaisanterie sur un pape ou un prince ; surtout lorsque leur intĂ©rĂȘt est en jeu.

Porro nonnullos adeo prepostere religiosos uideas, ut uel grauissima in Christum conuicia ferant citius quam pontificem aut principem leuissimo ioco aspergi, presertim si quid pros ta alphita id est ad questum, attinet.

Mais celui qui fronde le genre humain en gĂ©nĂ©ral, tout en respectant les personnes, mord-il Ă  plaisir ou ne donne-t-il pas plutĂŽt aux mƓurs une utile leçon ?

At enim qui uitas hominum ita taxat ut neminem omnino perstringat nominatim, queso utrum is mordere uidetur an docere potius ac monere?

D’ailleurs combien de fois ne me suis-je pas dit mon fait Ă  moi-mĂȘme ?

Alioqui quot obsecro nominibus ipse me taxo?

Il y a plus, lorsque le satirique n’omet aucune classe de la sociĂ©tĂ©, on ne peut mettre en avant qu’il satisfait sa vengeance contre tel ou tel individu, puisqu’il s’en prend Ă  tous les vices.

Preterea qui nullum hominum genus pretermittit, is nulli homini, uiciis omnibus iratus uidetur.

Si donc quelqu’un se trouve blessĂ© et se rĂ©crie, c’est qu’il se jugera coupable ou aura Ă  craindre d’ĂȘtre reconnu pour tel.

Ergo si quis extiterit qui sese lesum clamabit, is aut conscientiam prodet suam aut certe metum.

Saint JĂ©rĂŽme lui-mĂȘme a pris bien d’autres libertĂ©s ; il ne s’est mĂȘme pas privĂ© de citer des noms.

Lusit hoc in genere multo liberius ac mordacius diuus Hieronymus, ne nominibus quidem ali quoties parcens.

Pour moi, non-seulement je ne l’ai pas imitĂ© sur ce point ; mais j’ai mis tant de modĂ©ration dans l’expression, que j’ai cherchĂ© plutĂŽt Ă  faire rire qu’à mordre.

Nos preterquam quod a nominibus in to tum abstinemus, ita preterea stilum temperauimus ut cordatus lector facile sit intellecturus nos uoluptatem magis quam morsum quesisse.

À l’exemple de JuvĂ©nal, je ne suis pas descendu dans la sentine des vices pour la remuer, j’ai plutĂŽt passĂ© gaiement en revue les ridicules que les turpitudes.

Neque enim ad Iuuenalis exemplum occultam illam scelerum sentinam usquam mouimus, et ridenda magis quam foeda recensere studuimus.

Si malgrĂ© ce, je ne puis trouver grĂące auprĂšs de certaines gens, je les prie de considĂ©rer qu’il est beau d’ĂȘtre censurĂ© par la Folie, et que, la faisant parler, force m’était bien d’en prendre le personnage.

Tum si quis est quem nec ista placare possunt, is saltem illud meminerit, pulchrum esse a Stulticia uituperari; quam cum loquentem fecerimus, decoro persone seruiendum fuit.

Mais, en vĂ©ritĂ©, c’est trop insister auprĂšs d’un avocat qui dĂ©fendrait admirablement ma cause, fĂ»t-elle mĂȘme mauvaise.

Sed quid ego hec tibi, patrono tam singulari ut causas etiam non optimas optime tamen tueri possis?

Adieu, mon savant ami, protégez de votre mieux votre fille adoptive.

Vale, disertissime More, et Moriam tuam gnauiter defende.


Ex Rure Quinto Idus Iunias, [AN. MDVII].

C’EST LA FOLIE QUI PARLE

Stultitia loquitur

I

I

Moi qui vous parle, la Folie, j’ai plus d’un dĂ©tracteur ici-bas, mĂȘme parmi les plus fous. Mais on peut les laisser dire sans danger, car ils ne pourront jamais faire que je ne jouisse d’une puissance Ă  nulle autre pareille pour mettre en gaietĂ© les dieux et les hommes. En voulez-vous une preuve ? — Tout Ă  l’heure j’entre dans cette nombreuse assemblĂ©e pour y prendre la parole ; je n’avais pas encore ouvert la bouche que dĂ©jĂ  vos visages marquaient une hilaritĂ© peu commune, et que des rires joyeux et sympathiques saluaient mon apparition ! Maintenant, j’ai autour de moi des dieux d’HomĂšre, ivres de nectar et de nĂ©penthĂšs ; auparavant vous aviez l’air de gens qui sortaient de l’antre de Trophonius.

Vtcumque de me uulgo mortales loquuntur, neque enim sum nescia, quam male audiat STVLTITIA etiam apud stultissimos, tamen hanc esse, hanc, inquam, esse unam, quĂŠ meo numine Deos atque homines exhilaro, uel illud abunde magnum est argumentum, quod simulatque in hunc coetum frequentissimum dictura prodii, sic repente omnium uultus noua quadam atque insolita hilaritate enituerunt, sic subito frontem exporrexistis , sic lĂŠto quodam et amabili applausistis risu, ut mihi profecto quotquot undique prĂŠsentes intueor, pariter deorum Homericorum nectare non sine nepenthe temulenti esse uideamini, cum antehac tristes ac solliciti sederitis, perinde quasi nuper e Trophonii specu reuersi.

Lorsque le soleil se montre radieux Ă  la terre, ou lorsque le printemps, aprĂšs un rigoureux hiver, ramĂšne les zĂ©phyrs, tout change d’aspect, et la nature rajeunie revĂȘt les plus riches couleurs ; Ă  l’instant, ma prĂ©sence vient d’opĂ©rer la mĂȘme mĂ©tamorphose sur vos physionomies.

CĂŠterum quemadmodum fieri consueuit, ut cum primum sol formosum illud et aureum os terris ostenderit, aut ubi post asperam hiemem, nouum uer blandis adspirarit Fauoniis, protinus noua rebus omnibus facies, nouus color ac plane iuuenta quĂŠdam redeat, ita uobis me conspecta, mox alius accessit uultus.

Les plus habiles orateurs n’arrivent qu’à grand’peine, avec de longs discours longuement Ă©tudiĂ©s, Ă  chasser les soucis du front de leurs auditeurs ; moi, je n’ai eu qu’à me montrer, et la chose Ă©tait faite !

Itaque quod magni alioqui Rhetores, uix longa diuque meditata oratione possunt efficere, nempe ut molestas animi curas discutiant, id ego solo statim adspectu prĂŠstiti.

II

II

Or, voulez-vous savoir pourquoi je parais aujourd’hui devant vous avec tant de solennitĂ© ? — Je vais vous le dire, s’il ne vous en coĂ»te pas trop de me prĂȘter vos oreilles, non pas la paire dont vous vous servez pour Ă©couter les prĂ©dicateurs sacrĂ©s ; mais la bonne, celle-lĂ  que vous dressez en l’honneur des charlatans, des farceurs et des bouffons ; la mĂȘme qu’autrefois notre bien-aimĂ© Midas ouvrait aux accords du dieu Pan.

Quamobrem autem hoc insolito cultu prodierim hodie, iam audietis, si modo non grauabimini dicenti prĂŠbere aures, non eas sane quas sacris Concionatoribus, sed quas fori circulatoribus, scurris ac morionibus consueuistis arrigere, quasque olim Midas ille noster exhibuit Pani.

Il m’a pris fantaisie de faire aujourd’hui la sophiste, non pas Ă  l’instar de ces pĂ©dants qui, Ă  notre Ă©poque, bourrent de balivernes la tĂȘte des malheureux enfants, et les rendent plus opiniĂątres que des femmes dans la discussion. Non, je veux imiter ces anciens qui, pour Ă©viter le discrĂ©dit qui s’attachait de leur temps au nom de sage, prirent celui de sophiste.

Lubitum est enim paulisper apud uos Sophistam agere, non quidem huius generis quod hodie nugas quasdam anxias inculcat pueris, ac plusquam muliebrem rixandi pertinaciam tradit, sed ueteres illos imitabor, qui quo infamem Sophorum appellationem uitarent, SophistĂŠ uocari maluerunt.

Leur principale affaire Ă©tait de cĂ©lĂ©brer dans des Ă©loges les dieux et les grands hommes. C’est aussi un Ă©loge que je vais vous donner, mais ce ne sera ni celui d’Hercule, ni celui de Solon ; ce sera le mien propre, l’éloge de la Folie.

Horum studium erat, Deorum ac fortium uirorum laudes encomiis celebrare. Encomium igitur audietis, non Herculis, neque Solonis, sed meum ipsius, hoc est, STVLTITIÆ

III

III

Et d’abord, je dois vous dire que je me moque de ces prĂ©tendus sages qui tiennent pour fat et impertinent quiconque s’octroie Ă  soi-mĂȘme des louanges ; qu’ils le traitent de fou, Ă  la bonne heure ; c’est lui rendre justice et avouer qu’il est consĂ©quent avec lui-mĂȘme.

Iam uero non huius facio sapientes istos qui stultissimum et insolentissimum esse prĂŠdicant, si quis ipse laudibus se ferat. Sit sane quam uolent stultum, modo decorum esse fateantur.

En effet, rien n’est plus logique que de voir la Folie trompetter ses propres louanges. Personne d’ailleurs pourrait-il prĂ©tendre me peindre mieux que moi-mĂȘme, sans prĂ©tendre aussi me connaĂźtre mieux que moi ? —

Quid enim magis quadrat, quam ut ipsa Moria suarum laudum sit buccinatrix, et AutĂȘ heautĂȘs aulĂȘ. Quis enim me melius exprimat quam ipsa me? Nisi si eui forte notior sim, quam egomet sum mihi.

En agissant ainsi, je me crois tout aussi modeste que la plupart de vos grands et de vos sages. Que font ces messieurs ? — Retenus par une fausse vergogne, ils se contentent de suborner quelque rhĂ©toricien flagorneur ou quelque poĂ«te songe-creux, qui leur dĂ©bite, Ă  beaux deniers comptants, leur panĂ©gyrique, autrement dit de gros mensonges. Ce qui n’empĂȘche pas le discret hĂ©ros de la fĂȘte de faire la roue et de dresser la crĂȘte comme un paon, tandis que son prĂŽneur impudent compare aux dieux un faquin, le donne comme type de toutes les vertus, bien qu’il s’en Ă©loigne plus que personne ; et le pare, lui triste geai, avec des plumes Ă©trangĂšres ; pour tout dire, pendant que le prĂŽneur essaye de blanchir un nĂšgre, et de faire prendre une mouche pour un Ă©lĂ©phant.

Quamquam ego hoc alioqui, non paulo etiam modestius arbitror, quam id quod optimatum ac sapientum uulgus fĂŠtitat, qui peruerso quodam pudore uel Rhetorem quempiam palponem, uel Poetam uaniloquum, subornare solent, eumque mercede conductum, a quo suas laudes audiant, hoc est, mera mendacia, et tamen uerecundus interim ille, pauonis in morem pennas tollit, cristas erigit, cum impudens assentator nihili hominem Diis ĂŠquiparat, cum absolutum omnium uirtutum exemplar proponit, a quo sciat ille se plusquam dis dia pasĂŽn abesse: cum corniculam alienis conuestit plumis: cum ton Aithiopa leucainei, denique cum ec muias ton elephanta poiei.

Pour moi, je mets en pratique le proverbe populaire qui conseille de se louer soi-mĂȘme si on ne rencontre personne d’autre pour le faire.

Postremo sequor tritum illud vulgi prouerbium, quo dicitur is recte laudare sese, cui nemo alius contigit laudator.

Mais en vĂ©ritĂ©, je ne sais qui doit le plus Ă©tonner de l’ingratitude ou de la nĂ©gligence des hommes Ă  mon Ă©gard. Tous sont mes fervents sectateurs, tous usent sans scrupule de mes bienfaits, et depuis le commencement des temps, aucun n’a pris soin encore de cĂ©lĂ©brer mes louanges dans quelque discours bien tournĂ© ; tandis que les Busiris, les Phalaris, la fiĂšvre quarte, les mouches, la calvitie et autres horreurs du mĂȘme genre ont trouvĂ© des panĂ©gyristes, qui n’ont Ă©pargnĂ© ni leur huile ni leurs veilles pour les exalter dans de pompeux Ă©loges.

Quamquam hic interim demiror mortalium, ingratitudinem dicam, an segnitiem, quorum cum omnes me studiose colant, meamque libenter sentiant beneficentiam, nemo tamen tot iam séculis exstitit, qui grata oratione STVLTITIÆ laudes celebrarit, cum non defuerint, qui Busirides, Phalarides, febres quartanas, muscas, caluitia, atque id genus pestes, accuratis magnaque et olei et somni iactura elucubratis laudibus uexerint.

Le discours que vous allez entendre est une improvisation qui, pour n’ĂȘtre pas Ă©tudiĂ©e, n’en contiendra que moins de mensonges.

A me extemporariam quidem illam et illaboratam, sed tanto ueriorem audietis orationem.

IV

IV

Je ne vous dis pas cela, croyez-m’en sur parole, pour me faire valoir, comme il n’arrive que trop souvent aux orateurs vulgaires.

Id quod nolim existimetis ad ingenii ostentationem esse confictum, quemadmodum uulgus oratorum facit.

Ces gens-lĂ , vous le savez, aprĂšs avoir Ă©laborĂ© trente ans un discours, dont ils ont pillĂ© la moitiĂ©, vous le donnent ensuite comme un ouvrage qu’ils ont Ă©crit en trois jours tout en s’amusant, ou mĂȘme qu’ils ont dictĂ© au pied levĂ©.

Nam ii, sicuti nostis, cum orationem totis triginta annis elaboratam, nonnumquam et alienam proferunt, tamen triduo sibi quasi per lusum scriptam, aut etiam dictatam esse deierant.

Quant Ă  moi, personne n’en doute plus, de tout temps j’ai dit sans prĂ©paration ce qui me venait sur le bout de la langue.

Mihi porro semper gratissmum fuit hoti an epi glĂŽttan elthoi dicere.

N’attendez ici ni dĂ©finition ni division, Ă  la maniĂšre des rhĂ©teurs mes confrĂšres. Ce serait, selon moi, une malheureuse entrĂ©e en matiĂšre.

At ne quis iam a nobis expectet ut iuxta uulgarium istorum rhetorum consuetudinem, me ipsam finitione explicem porro ut diuidam, multo minus.

En effet, mon sujet c’est moi-mĂȘme ; me dĂ©finir, ce serait renfermer dans des limites ma puissance qui n’en a pas ; me diviser, ce serait porter atteinte Ă  l’unitĂ© du culte que tout le monde me rend si Ă©galement.

Nam utrumque ominis est inauspicati, uel fine circumscribere eam cuius numen tam late pateat, uel secare, in cuius cultum omne rerum genus ita consentiat.

Et en somme, pourquoi irais-je vous donner dans une dĂ©finition, une ombre, une copie incomplĂšte d’une chose dont vous avez l’original sous les yeux ? Je suis, que cela vous suffise, cette vraie dispensatrice de tous biens, la Folie, que les Latins appellent Stultitia et les Grecs ÎœÏ‰ÏÎŻÎ±.

Tametsi quorsum tandem attinet mei uelut umbram atque imaginem finitione représentare, cum ipsam me coram présentes présentem oculis intueamini? Sum etenim uti uidetis, uera illa largitrix eaîn, quam Latini STVLTITIAM, Gréci MÔRIAN appellant.

V

V

J’aurais pu me dispenser de vous le dire, car si j’en crois le public, je porte ma personnalitĂ© Ă©crite en toutes lettres sur mon front. Si quelqu’un s’avisait de me prendre pour Minerve ou la Sagesse, mon seul aspect le dĂ©tromperait bien vite, sans mĂȘme qu’il me fĂ»t nĂ©cessaire de faire usage de la parole, ce miroir si menteur des mouvements de l’ñme.

Quamquam quid uel hoc opus erat dicere, quasi non ipso ex uultu fronteque, quod aiunt, satis quĂŠ sim prĂŠ me feram, aut quasi si quis me Mineruam, aut Sophiam esse contendat, non statim solo possit obtutu coargui, etiam si nulla accedat oratio, minime mendax animi speculum.

Pas de fard sur ma figure, elle ne dit rien qui ne soit dans mon cƓur.

Nullus apud me fucis locus, nec aliud fronte simulo, aliud in pectore premo.

Partout et toujours on me trouve identique Ă  moi-mĂȘme ; personne ne parvient Ă  me dissimuler, pas mĂȘme ceux qui mettent toute leur ambition Ă  passer pour des sages. Ils ont beau faire, ils ne seront jamais que des singes sous la pourpre et des Ăąnes sous la peau du lion.

Sumque mei undique simillima, adeo ut nec ii me dissimulare possint, qui maxime SapientiĂŠ personam ac titulum sibi uindicant, kai tĂȘ porphura pithĂȘkoi, kai in tĂȘ leontĂȘ onoi, obambulant.

Quelque soin qu’ils apportent Ă  leurs rĂŽles, un bout d’oreille dĂ©cĂšle Ă  la fin la tĂȘte de Midas.

Quamuis autem sedulo fingant, tamen alicunde prominentes auriculĂŠ Midam produnt.

Par Hercule ! cette espùce d’hommes est bien ingrate à mon endroit. C’est chez eux que je trouve mes sectateurs les plus fidùles, et cependant ils rougissent à ce point d’en avouer le nom, qu’ils le jettent aux autres comme une injure.

Ingratum mehercle et hoc hominum genus, qui cum maxime sint nostrĂŠ factionis, tamen apud uulgum cognominis nostri sic pudet, ut id passim aliis magni probri uice obiiciant.

Ces maĂźtres-fous, qui veulent passer pour autant de ThalĂšs, ne mĂ©ritent-ils pas vraiment qu’on les nomme morosophes, c’est-Ă -dire sagement fous ?

Proinde istos cum sint mĂŽrotatoi, cĂŠterum sophi ac Thaletes uideri uelint, nonne iure optimo mĂŽrosophous illos appellabimus?

VI

VI

Je parle grec, comme vous voyez, c’est que je veux imiter nos rhĂ©teurs qui se croient des dieux pour peu qu’ils montrent deux langues comme la sangsue selon Pline, et se targuent, comme d’un exploit mĂ©morable, d’avoir introduit dans leurs factums une mosaĂŻque de centons grecs et latins ; sans s’inquiĂ©ter d’ailleurs de l’à-propos de la chose.

Visum est enim hac quoque parte nostri temporis Rhetores imitari, qui plane Deos esse sese credunt, si hirudinum ritu bilingues appareant, ac prĂŠclarum facinus esse ducunt, Latinis orationibus subinde GrĂŠculas aliquot uoculas, uelut emblemata intertexere, etiam si nunc non erat his locus.

Ignorent-ils les langues Ă©trangĂšres ? Nos hommes ne sont pas embarrassĂ©s pour si peu ; ils se bornent alors Ă  tirer de quelque bouquin moisi quatre ou cinq vieux mots avec lesquels ils Ă©blouissent leurs auditeurs. — Ceux qui les comprennent se fĂ©licitent d’ĂȘtre assez Ă©rudits pour cela ; ceux qui ne les comprennent pas, les admirent d’autant plus qu’ils sont plus ignorants. Car, il faut que vous le sachiez, mes fidĂšles acceptent d’autant plus volontiers une chose, qu’elle vient de plus loin, et ce n’est pas un de leurs minces plaisirs.

Porro si desunt exotica, e putribus chartis quatuor aut quinque prisca uerba eruunt, quibus tenebras offundant lectori, uidelicet, ut qui intelligunt, magis ac magis sibi placeant: qui non intelligunt, hoc ipso magis admirentur quo minus intelligunt. Quandoquidem est sane et hoc nostratium uoluptatum genus non inelegans, quam maxime peregrina maxime suspicere.

Que si, parmi eux, quelque vaniteux veut absolument se poser en savant ; un sourire, un applaudissement, un mouvement d’oreille à la maniùre des ñnes, suffit amplement pour faire croire aux autres qu’il est à la hauteur de la chose, bien qu’au fond il n’en soit rien.

Quod si qui paulo sunt ambitiosiores, arrideant tamen et applaudant, atque asini exemplo ta ĂŽta kinĂŽsi, quo cĂŠteris probe intelligere uideantur, kai tauta dĂȘ men tauta.

Mais revenons Ă  nos moutons.

Nunc ad institutum recurro.

VII

VII

En quels termes vais-je vous interpeller ? — Vous dirai-je citoyens ? — Mais encore faut-il une Ă©pithĂšte ? Pourquoi pas maĂźtres-fous ? Je m’en tiens lĂ  ; la Folie ne peut saluer ses adhĂ©rents d’un titre plus honorable.

Nomen igitur habetis: Viri, Quid addam epitheti? Quid nisi stultissimi? Nam quo alio honestiore cognomine Mystas suos compellet Dea STVLTITIA?

Donc, maĂźtres-fous, comme il en est parmi vous qui ignorent ma gĂ©nĂ©alogie, je vais vous l’exposer avec l’assistance des Muses.

Sed quoniam non perinde multis notum est, quo genere prognata sim, id iam Musis bene iuuantibus exponere conabor.

Ma naissance, je ne la dois ni au Chaos, ni Ă  Saturne, ni Ă  Jupiter, ni Ă  quelque autre de ces dieux pourris de vĂ©tustĂ©. Plutus m’a engendrĂ© ; — Plutus, le pĂšre des dieux et des hommes, quoi qu’en puissent dire HomĂšre, HĂ©siode et le grand Jupin lui-mĂȘme ; —

Mihi uero neque Chaos, neque Saturnus, neque Iapetus, aut alius id genus obsoletorum, ac putrium Deorum quispiam pater fuit. Sed ploutos ipse unus, uel inuitis Hesiodo et Homero, atque ipso adeo Ioue, patĂȘr andrĂŽn te theĂŽn te.

Plutus, qui, aujourd’hui comme autrefois, d’un seul mouvement de tĂȘte, met sens dessus dessous les choses sacrĂ©es et profanes ; —

Cuius unius nutu, ut olim ita nunc quoque sacra profanaque omnia sursum ac deorsum miscentur.

Plutus, qui range sous ses dĂ©crets la guerre, la paix, les empires, les conseils, la justice, les assemblĂ©es populaires, les mariages, les traitĂ©s, les alliances, les lois, les arts, le plaisant, le sĂ©rieux
 (ouf ! j’en perds haleine) — en un mot, toutes les affaires publiques et privĂ©es des hommes ; —

Cuius arbitrio bella, paces, imperia, consilia, iudicia, comitia, connubia, pacta, foedera, leges, artes, ludicra, seria, iam spiritus me deficit, breuiter, publica priuataque omnia mortalium negotia administrantur.

Plutus, sans lequel la troupe des dieux infĂ©rieurs, que dis-je, les grands dieux eux-mĂȘmes n’existeraient pas, ou du moins feraient fort maigre chĂšre au logis ; —

Citra cuius opem, totus ille Poeticorum Numinum populus, dicam audacius, ipsi quoque Dii selecti, aut omnino non essent, aut certe oikositoi sane quam frigide uictitarent.

Plutus, dont la colùre est si redoutable, que Pallas ne saurait venir en aide à quiconque l’a encourue,

Quem quisquis iratum habuerit, huic ne Pallas quidem satis auxilii tulerit.

et dont la faveur est si puissante qu’elle permettrait de garrotter Jupiter et sa foudre


Contra, quisquis propitium, is uel summo Ioui, cum suo fulmine mandare laqueum possit. Toutou patros euchomai einai.

Mon pĂšre ne me tira pas de son cerveau, comme le fit autrefois Jupiter pour cette mĂ©gĂšre de Minerve ; non, j’ai pour mĂšre la nymphe de la Jeunesse, la plus belle et la plus joyeuse de toutes.

Atque hic quidem me progenuit non e cerebro suo, quemadmodum tetricam illam ac toruam Palladem Iupiter, uerum ex Neotete Nympha multo omnium uenustissima, pariter ac festiuissima.

Comme ce boiteux de Vulcain, je ne suis pas le fruit d’un ennuyeux devoir matrimonial ; j’ai pris l’ĂȘtre des baisers de l’amour, ainsi que dit HomĂšre.

Neque rursum id tristi illi illigatus coniugio, quomodo faber ille claudus natus est, uerum quod non paulo suauius en philotĂȘti michtheis: quemadmodum noster ait Homerus.

Mais n’allez pas vous tromper, ce n’est pas du hĂ©ros d’Aristophane, dĂ©crĂ©pit et chassieux, que je me rĂ©clame, c’est de Plutus ingambe, bouillant de jeunesse, et surtout du nectar qu’il aimait Ă  fĂȘter Ă  la table des dieux.

Genuit autem, ne quid erretis, non Aristophanicus ille Plutus, iam capularis, iam oculis captus, sed quondam integer adhuc calidusque iuuenta, neque iuuenta solum, uerum multo magis nectare, quod tum forte in Deorum conuiuio largius ac meracius hauserat.

VIII

VIII

Peut-ĂȘtre vous serait-il agrĂ©able de connaĂźtre le lieu de ma naissance, car aujourd’hui la terre oĂč un enfant a poussĂ© le premier vagissement entre pour beaucoup dans sa noblesse. Sachez donc que ce n’est ni dans l’üle flottante de DĂ©los, ni dans les flots de la mer, ni dans les entrailles de la terre que j’ai vu le jour ; ce fut dans les Îles fortunĂ©es, oĂč le sol donne sans culture ; ses fruits les plus doux.

Quod si locum quoque natalem requiritis, quandoquidem id hodie uel inprimis ad nobilitatem interesse putant, quo loco primos edideris uagitus, ego nec in erratica Delo, nec in undoso mari, nec en spessi glaphuroisi sum edita, sed in ipsis insulis fortunatis, ubi aspata kai anĂȘrota omnia proueniunt.

Sur ces rivages, le travail, la vieillesse et la maladie sont inconnus ; on n’y voit pas la mauve, le lupin, la fĂšve et autres pauvretĂ©s semblables ; mais le moly, la panacĂ©e, le nĂ©penthe, la marjolaine, l’ambroisie, le lotus, la rose, la violette et l’hyacinthe embaument l’air comme aux jardins d’Adonis.

In quibus neque labor, neque senium, neque morbus est ullus, nec usquam in agris asphodelus, malua, squilla, lupinumue, aut faba, aut aliud hoc genus nugarum conspicitur. Sed passim oculis, simulque naribus adblandiuntur moly, panace, nepenthes, amaracus, ambrosia, lotus, rosa, uiola, Hyacinthus, Adonidis hortuli.

Au milieu de tant de dĂ©lices, je n’ai pas marquĂ© ma naissance par des pleurs ; en ouvrant les yeux j’ai souri gracieusement Ă  ma mĂšre.

Atque in his quidem nata delitiis, nequaquam a fletu sum auspicata uitam, sed protinus blande arrisi matri.

J’aurais tort d’envier Ă  Jupiter sa chĂšvre nourriciĂšre, car mes lĂšvres ont pressĂ© le sein de deux nymphes complaisantes, l’Ivresse, fille de Bacchus, et l’Ignorance, fille de Pan,

Iam uero non inuideo tĂŽ hupatĂŽ KroniĂŽni capram altricem, cum me duĂŠ lepidissimĂŠ NymphĂŠ suis aluerint mammis, Methe Baccho progenita, et ApĂŠdia Panos filia.

que vous pouvez voir toutes deux parmi mes suivantes. Peut-ĂȘtre vous sera-t-il agrĂ©able de les connaĂźtre toutes ? Par Hercule ! je vais vous les nommer et en grec, s’il vous plaĂźt.

Quas hic quoque in cĂŠterarum comitum ac pedissequarum mearum consortio uidetis. Quarum mehercle nomina, si uoletis cognoscere, ex me quidem non nisi GrĂŠce audietis.

IX

IX

Celle-ci, dont vous remarquez l’air arrogant, c’est ΊÎčÎ»Î±Ï…Ï„ÎŻÎ± (l’Amour-propre) ; celle-lĂ , aux regards doucereux et les mains prĂȘtes Ă  applaudir, c’est ΚολαÎșΔία (la Flatterie). Cette autre, qui sommeille Ă  moitiĂ©, vous reprĂ©sente ΛΟΞη (l’Oubli) ;

HĂŠc nimirum quam sublatis superciliis conspicamini, philautia est. Huic quam uelut arridentibus oculis, ac plaudentem manibus uidetis, kolakia nomen HĂŠc semisomnis ac dormitanti similis lĂȘthĂȘ vocatur.

plus loin, les bras croisĂ©s et couchĂ©e sur ses coudes, vous voyez ΜÎčÏƒÎżÏ€ÎżÎœÎŻÎ± (la Paresse) ; tout prĂšs, la tĂȘte couronnĂ©e de roses et ruisselante de parfums, s’étend áŒ©ÎŽÎżÎœÎź (la VoluptĂ©) ;

HĂŠc cubito utroque innitens, confertisque manibus, misoponia dicitur. HĂŠc roseo reuincta serto, et undique delibuta unguentis, hĂȘdonĂȘ.

Ă  cĂŽtĂ©, Î‘ÎœÎżÎčα (la DĂ©mence), roule ses yeux hagards. Enfin, ce teint fleuri, ce corps potelĂ©, se nomme Î€ÏÎżÏ†Îź (la Bonne ChĂšre).

HĂŠc lubricis et huc atque illuc errantibus luminibus, anoia dicitur. HĂŠc nitida cute, probeque saginato corpore truphĂȘ nomen habet.

Deux dieux sont mĂȘlĂ©s Ă  ces nymphes, l’un est Comus, l’autre MorphĂ©e.

Videtis et Deos, puellis admixtos, quorum alterum kĂŽmon uocant, alterum nĂȘgreton huponn.

VoilĂ  les serviteurs fidĂšles qui assurent mon pouvoir sur le monde entier ; avec leur concours, je gouverne mĂȘme ceux qui gouvernent les autres.

Inquam, famulitii fidelibus auxiliis genus omne rerum meĂŠ subiicio ditioni, ipsis etiam imperans imperatoribus.

X

X

Vous savez maintenant mon origine, mon Ă©ducation et mon entourage. Mais pour Ă©viter qu’on ne m’accuse d’usurper le titre de dĂ©esse, je vais vous dire les bienfaits innombrables dont je gratifie les dieux et les hommes, et vous montrer jusqu’oĂč s’étend mon empire. Attention, dressez bien les oreilles.

Genus, educationem, et comites audistis. Nunc, ne cui sine causa uidear mihi DeĂŠ nomen usurpare, quantis commoditatibus Deos simul et homines adficiam, quamque late meum pateat numen arrectis auribus accipite.

S’il est vrai de dire que le caractĂšre distinctif d’un dieu est de faire du bien aux hommes ; si c’est avec justice qu’on fait asseoir aux assemblĂ©es de l’empyrĂ©e ceux qui ont dĂ©couvert aux mortels le vin, le blĂ© et autres commoditĂ©s de la vie, il est impossible de me refuser la premiĂšre place parmi les immortels, Ă  moi qui suis pour tous la source de tous biens ! —

Etenim si non inscite scripsit quidam, hoc demum esse Deum, iuuare mortales, et si merito in Deorum senatum adsciti sunt, qui uinum, aut frumentum aut unam aliquam huiusmodi commoditatem mortalibus ostenderunt, cur non ego iure, Deorum omnium alpha dicar, habearque, quĂŠ una omnibus largior omnia?

XI

XI

Et d’abord, connaissez-vous rien de plus doux et de plus prĂ©cieux que la vie ? Or qui, plus que moi, contribue Ă  rĂ©pandre ce bienfait ?

Principio quid esse potest uita ipsa uel dulcius, uel pretiosius? At huius exordium cui tandem acceptum ferri conuenit, nisi mihi?

La lance redoutable de Pallas ou l’égide de Jupiter, l’assembleur de nuages, se trouveraient bien empĂȘchĂ©es d’engendrer et de perpĂ©tuer la race humaine. —

Neque enim aut obrimopatrĂȘs hasta Palladis, aut nephelegeretou Iouis ĂŠgis hominum genus uel progignit, uel propagat.

Il ne faut pas oublier, du reste, que ce pĂšre des dieux et des hommes, qui, d’un mouvement de tĂȘte, Ă©branle tout l’Olympe, Ă  certains jours, quitte bon grĂ© malgrĂ© sa triple foudre et cet air effrayant qui fait trembler les divinitĂ©s elles-mĂȘmes, pour se dĂ©guiser comme un pauvre comĂ©dien, lorsque l’envie le prend (et cela lui arrive assez souvent) d’augmenter le nombre des petits Jupins.

Verum ipse Deum pater atque hominum Rex, qui totum nutu tremefactat Olympum, fulmen illud trisulcum ponat oportet, et uultum illum Titanicum, quo, cum lubet, Deos omneis territat, planeque histrionum more, aliena sumenda misero persona, si quando uelit id facere, quod numquam non facit, hoc est paidopoiein.

Les stoĂŻciens marquent leur place prĂšs des dieux :

Iam uero Stoici se Diis proximos autumant.

eh bien, donnez-moi un de ces philosophes, deux fois, trois, ou, si mieux aimez, mille fois stoĂŻcien, je ne lui ferai peut-ĂȘtre pas couper sa barbe, cet insigne de la sagesse qui lui est commun avec le bouc, mais Ă  coup sĂ»r je dĂ©riderai ce front sourcilleux, je lui ferai changer ses dogmes immuables ; pour un peu il fera des sottises et battra la campagne.

At date mihi terque quaterque, aut si libet, sexcenties Stoicum, tamen huic quoque, si non barba insigne sapientiĂŠ, etiam si cum hircis commune, certe supercilium erit ponendum, explicanda frons, abicienda dogmata illa adamantina, ineptiendum ac delirandum aliquantisper.

En somme, le philosophe devra m’appeler Ă  son aide si seulement il veut ĂȘtre pĂšre.

In summa, me, me inquam, sapiens accersat oportet, si modo pater esse uelit.

Pourquoi ne conserverais-je pas mon franc parler avec vous ? dites-moi, est-ce la tĂȘte, la figure, la poitrine, la main, l’oreille, ou telle autre partie du corps dite honnĂȘte, qui possĂšde la vertu de reproduire les dieux et les hommes ?

Et cur non apertius meo more uobiscum fabuler? QuĂŠso num caput, num facies, num pectus, num manus, num auris, quĂŠ partes honestĂŠ putantur, progenerant Deos aut homines?

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